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lundi, 18 janvier 2010

janv. 10
18

Chili : pourquoi la droite a gagné ?

Hier soir, j’étais à l’Ambassade du Chili pour attendre les résultats de l’élection présidentielle avec quelques amis, dont une petite délégation informelle du PG, Raquel Garrido (qui m'a aidé à écrire ces lignes), Martine Billard, Pierre Augier et Marianne Métois si isolée dans ses salles quasi vides, que nous semblions être les seuls (comme Parti politique) à nous intéresser encore à ce qui se déroule en Amérique Latine. Faut il le préciser ? La soirée fut bien triste.

La catastrophe politique que nous étions nombreux à craindre s’est hélas produite : la droite ultra-libérale, héritière du pinochétisme, l’a emporté. Le milliardaire Sébastian Piñera devient le nouveau Président, avec près de 52 % des voix. Ainsi donc, au pays de Salvador Allende, à peine 20 ans après le retour des libertés publiques, ce sont directement les épigones des forces qui avaient voulu, soutenu ou applaudi le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, qui vont exercer le pouvoir.

Au-delà de la colère, cette victoire électorale doit être méditée par toutes les formations politiques de gauche. Si la droite a gagné, cela ne doit rien à hasard. D’une part, il n’y avait pas de candidat de gauche au second tour. Le Parti socialiste gouverne le pays avec les démocrates-chrétiens depuis 20 ans dans le cadre d’une alliance contre-nature nommée Concertacion. Cette-fois, le candidat de la Concertacion était le démocrate-chrétien Eduardo Frei. La grande erreur est l’existence même de cette alliance qui implique une certaine orientation politique, ce n’est pas seulement le choix du candidat tel que certains tentent aujourd’hui de le dirent en mettant la défaite sur le dos uniquement de Frei, son manque de charisme, son âge, etc… Ces explications ras la moquette sont stupides. Les raisons de la défaite sont politiques, pas cosmétiques.

Alors que le Chili souffre de tant d’inégalités sociales, qu’il est considéré par l’ONU comme l’un des pays les plus inégalitaires au monde, le peuple de gauche attendait un programme de rupture et de changement avec les deux décennies précédentes. Face à un droit social quasi inexistant,  une école publique délabrée et abandonnée au profit du privé, un accès aux soins de qualité réservé aux riches, la position timorée « de centre-gauche » de la Concertacion a conduit au désastre : c’est en effet le candidat Piñera qui a incarné le changement.

En plus d’une autre politique économique et sociale, il aurait aussi fallu proposer pour le Chili une autre Constitution que celle, toujours en vigueur, rédigée sous la dictature par Pinochet. Cette Constitution étouffe la démocratie. Le système « binominal » favorise honteusement la droite et la Concertacion qui se partagent les sièges au Parlement (50% pour chacun). En conséquence, plus de 40 % de la population n’est pas inscrite sur les listes électorales, dont 85 % de la jeunesse de 18 à 34 ans. Plutôt que de condamner cette Constitution, les dirigeants de la Concertacion se sont fondus dans son fonctionnement et hier soir, à l’issue de la lourde défaite, les premiers mots de Mme. Bachelet, présidente socialiste sortante, ont été pour féliciter le vainqueur publiquement en affirmant que sa victoire était la preuve du bon fonctionnement de la démocratie chilienne. Le tout en direct à la télévision. Quel aveuglement !

Enfin la Concertacion, même sous une Présidence socialiste, n’a entrepris aucun travail de mémoire sérieux. Aucun manuel d’histoire ne raconte ni n’explique les raisons du coup d’état de 1973. Toutes les commémorations officielles, parfois organisées par la Présidence, ont systématiquement fait entendre la petite musique de la « responsabilité partagée » du 11 septembre, entre les militaires condamnables pour avoir piétinés les droits de l’homme et le gouvernement d’Allende, condamnable pour avoir exagéré en menant une politique trop à gauche. Ce refus de renouer les fils de la mémoire, source de tant de confusion, a aussi pesé lourd dimanche. En effet, il a fondé la stratégie centriste de la social-démocratie et a réhabilité les dirigeants de droite, comme Piñera, en les dédouanant d’avoir profité directement de la dictature.

Ainsi, quand la gauche s’allie avec le centre, quand elle abandonne la question sociale, quand elle ne défend pas la souveraineté populaire et refuse l’implication citoyenne, et quand elle ne mène pas de bataille culturelle sur ses valeurs, elle est battue par la droite. C’est aussi vrai à Santiago qu’à Paris… Quiconque s’est battu pour chasser les pinochétistes du pouvoir peut légitimement se dire : « tout ça pour ça ?». C'était sans doute l'état d'esprit de M. Alain Touraine, le grand sociologue, présent hier soir à l'Ambassade. Tant de luttes pour que la Concertacion ramène les pinochétistes au pouvoir et ce par la grande porte.

C'est donc pour toutes ces raisons que la droite a gagné.

Un sentiment de dégoût nous envahit en rédigeant ces lignes, mais heureusement qu’une gauche nouvelle est déjà en construction, notamment autour des fondateurs du Partido Izquierda (PAIZ) chilien.

dimanche, 17 janvier 2010

janv. 10
17

Chili : deuxième tour ce soir...

Aujourd’hui, c’est le second tour de l’élection présidentielle au Chili. Le paysage politique en place y est terrible. D’un coté, un milliardaire représentant l’ultra droite libérale, soutenu par tous les secteurs issus du pinochétisme M. Sebastian Pinera, et de l’autre un Démocrate-Chrétien (qui ne se présente pas comme un homme de gauche), déjà président de 1994 à 2000 (et grand privatisateur de l'économie) M. Eduardo Frei, soutenu activement au premier tour par le PS chilien notamment (qui n'avait donc présenté aucun candidat). 

A mes yeux, ce « choix » est une insulte faite à toutes les consciences de gauche du monde, et particulièrement celles du Chili. Il ne doit rien au hasard ou à la fatalité. Il est la conséquence de la dégénérescence (franchement, je ne trouve pas d'autres termes) du PS chilien et de ses responsables. Ces gens là ont tué le Parti d'Allende pour le transformer en une officine de centre gauche, qui ne fait plus la distinction avec la Démocratie-chrétienne. Encore dernièrement, et plus d'une fois, ils ont affronté le mouvement social et raillé les syndicats. Ils ne sont plus rien d'autres qu'une boutique électorale, qui, avec ses alliés de la Concertacion a pu garder le contrôle du Parlement. Mais pour mener quelle politique ? Le seul ressort reste le barrage à la droite. Mais on risque de le voir demain, ce ressort ne fonctionne quasimment plus. A cause de cette faiblesse,  depuis des années maintenant et dans l'indifférence, plus de la moitié de la population et 85 % des jeunes ne votent pas, considérant qu'il n'y a rien à attendre des élections. Terrible et décourageant. Quel bilan affligeant, et quelle différence avec la Bolivie d'Evo Morales où lors du dernier scrutin, 3 millions de nouveaux électeurs se sont rendus aux urnes. 

Dont acte. Au Chili, la gauche est en miette et à reconstruire. Au boulot ! Mais en attendant (et parrallèlement), une autre chose me semble claire : il faut battre la droite et en premier lieu celui qui la représente le plus bestialement, M. Sebastian Pinera. Les descendants de Pinochet (même si je ne mets pas un signe égal entre la droite ultra libérale et le fascisme) ne peuvent revenir à la Moneda ainsi, en se prévalant d’une victoire électorale. C’est pourquoi je comprends mon ami Jorge Arrate, candidat au premier tour pour l’alliance de gauche Juntos podemos mas, qui appelle à battre la droite et donc à voter Frei. Mais attention, aucunes illusions ne doivent être entretenues. Si Pinera est battu ce soir, la gauche n’aura pas gagné pour autant. La gauche, la vraie, devra être une opposition au gouvernement de M. Frei. Je vous invite à lire toutes les critiques de mes camarades de PAIZ (Partido de Izquierda) sur l'indigence des 12 propositions de Frei pour le second tour. La rigueur de ce groupe qui s'engage avec force dans une bataille pour une Assemblée constitutante est indispensable au Chili de demain.

Ils ne sont pas les seuls. Désormais, le PC Chilien comptera trois députés au parlement. C'est historique. Sur les murs de Santiago et de Valparaiso, de longs bandeaux de papiers collés contre les murs saluent cette "entrée du peuple au parlement". C'est bien sût un point d'appui important. Ils joueront un rôle utile. Chacun des trois élus est un lutteur. Mais, et je ne doute pas que les communistes le savent, il faudra plus que cela pour faire respecter les aspirations profondes du peuple, et influer sur un gouvernement Frei s'il l'emportait. Aussi, j'espère que les communistes n'iront pas jusqu'à participer à un gouvernement de ce type.

Avant, d’aller plus loin dans les analyses, je viens d’apprendre que Marco Enriquez-Ominami, candidat lui aussi au premier tour, vient d’appeler depuis deux jours à voter Frei pour faire barrage à la droite. Jusque là, il n’avait donné aucune position personnelle, ce qui avantageait considérablement la droite, d’autant que certains de ses soutiens (certes une minorité) avaient même pris position pour Pinera !

Alors, qui va gagner ce soir ? Difficile à dire. Les sondages donnent tous Pinera vainqueur, mais l’écart s’est depuis peu beaucoup réduit (51 contre 49 %). Certains analystes considèrent même que la droite n’ayant aucun réservoir de voix après le premier tour (où elle avait obtenue 43 %), elle ne peut dépasser les 50 %. Réponse dans quelques heures.

Pour ma part ce dimanche soir à partir de 21h, avec quelques camarades du PG quiavons le Chili au coeur, je pense à Raquel Garrido (secrétaire nationale du PG chargée de l’internationale), Martine Billard députée de Paris ou d’autres comme mon ami Pierre Augier, animateur du PG Paris, nous serons entre l’ambassade du Chili et les différents lieux où les chiliens de gauche se réuniront dans l’attente des résultats. Pas de grandes joies en perspectives, juste l'espoir d'éviter de trop pleurer de rage. Puis, je profiterai de ce blog, pour donner demain, mon analyse sur le résultat définitif.

L'exemple chilien doit être médité par tous. Et bien sûr comme un contre-exemple. La gauche au pouvoir doit faire de la pédagogie politique. Les victoires culturelles précèdent toujours les victoires politiques et électorales. Par ce second tour qui me met tant en colère, je mesure à nouveau (et encore et toujours) que la force du capitalisme, ce n’est pas seulement un système de domination économique et social, c'est aussi domination idéologique. Au Chili, ce sont les bottes des militaires qui ont (re)imposé cet ordre à partir de 1973. Mais 37 ans plus tard, il n’est toujours pas brisé.

En ces heures si importantes pour l’histoire de ce pays si magnifique, je pense « aux nôtres », à Salvador Allende, à Miguel Enriquez, à Victor Jara, à Pablo Neruda, à tous ces hommes et ces femmes assassinés par les militaires… A eux, « Tous ces vaincus auquel une dette nous lie ».

Compeneros ! Presente, ahora y siempre !

jeudi, 31 décembre 2009

déc. 09
31

De Valparaiso, Emile Dubois vous salut bien… et vous souhaite une belle année 2010 (moi aussi) !

L’année 2009 se termine. Je ne parlerai pas de politique dans ce billet. Du Chili, et particulièrement de Valparaiso, j’entends quelques nouvelles de France sur les difficultés (que nous surmonterons, je l’espère) de la construction du Front de Gauche lors des élections régionales. Moi, momentanément loin des polémiques et de ces mesquineries, je vais tirer un bilan rapide de ce blog et vais vous raconter une petite histoire, qui nous fera tous méditer  sur les raisons insondables de l’immortalité que procure la gloire. Une histoire en guise de cadeau de nouvel an que je fêterai en admirant, pour la première fois de ma vie, le grand feu d’artifice dans la baie de Valparaiso.

Le temps ne passe pas, il court. Ce blog fête sa première année complète. Commencé fin 2008, avec la naissance du Parti de Gauche, l’année 2009 est donc sa première période de douze mois ou un bilan total peut être livré. Le voici. Depuis janvier 2009, vous avez été plus de 15 000 visiteurs différents à venir fréquenter ce lieu, réalisant plus de 22 000 visites régulières, laissant 202 commentaires, sur mes 132 billets. Personnellement, je suis assez fier de ces résultats, d’autant qu’ils sont en très nette augmentation depuis le mois d’août dernier. Pour 2010, mon objectif est d’atteindre les 30 000 visiteurs dans l’année. Rendez-vous à nouveau dans douze mois donc, et merci à ceux qui m’aideront à réaliser cet objectif (qui, comme on me l’a appris lorsque j’étais un jeune militant, est déjà un résultat).

Voilà. Après ces auto congratulations (peut-être un peu poussives), vient le temps de la récompense ! Une histoire, quasi inconnue en France, sur l’un des grands mystères qui déchaîna les passions de Valparaiso. Je m’y intéresse, depuis que j'ai découvert, emmené malicieusement par un "tio" à l'esprit vif, cette tombe recouverte du drapeau tricolore, car mon affaire concerne un petit français, comme moi, égaré dans ces terres lointaines, venu sans doute par amour des lieux et des habitants.

Mon histoire se passe à la fin du XIXème siècle et au début du XXe et concerne el frances Emile Dubois. Voilà un nom banalement hexagonal, j’en conviens, au point qu’une rue du 14e arrondissement de Paris se nomme ainsi sans aucun rapport avec le personnage de mon histoire (Dans la capitale, ce nom de rue honore un homme politique de la IVe République). Mais, ici au Chili, et à Valparaiso particulièrement, ce nom raisonne comme celui d’un saint, aujourd’hui encore vénéré par une partie du peuple porteños (c’est ainsi que s’appelle les habitants du port), qui entretient à son sujet un culte, lui offrant des milliers d’ex-voto, alors qu’il fut condamné à mort en 1907.

Mais, commençons par le commencement. Né le 19 avril 1867 à Etaples (Pas-de-Calais), sous le nom de Louis Amédée Brihier, il commence assez jeune à travailler dans la forge de son père. Puis, il devient mineur à Courrières pendant 2 ans. Pour des raisons obscures, peut-être s’est-il battu avec le père d’une jeune fille dont il était amoureux, et qui était policier, il quitte sa région pour partir vers l’Amérique du Sud après quelques errances à Barcelone dans une troupe de théâtre. Il a 20 ans et débarque à Bolivar au Venezuela. Il circule à travers le continent, travaille dans les mines d’El Callao, va au Pérou, au Panama et en Colombie. Pour vivre, peut-être fut il professeur de littérature française, vétérinaire et comédien. On dit qu’au Venezuela, il est un temps ouvrier dans les mines de Maracaibo et même qu’il anima un mouvement de grève. On affirme aussi que dans ce dernier pays, il participe aux évènements politiques, s’engage dans l’armée et devient capitaine ou colonel d’un comité révolutionnaire du général Uribe (un militaire plutôt libéral, qui s’oppose au Parti conservateur pendant la « guerre des milles jours » de 1899 à 1902). Notre homme est un aventurier, assurément courageux et intelligent.

Mais, il a aussi une belle faculté à enjoliver la réalité le concernant. Lorsqu’il se rend à Guayaquil, en Equateur, il se présente alors comme Ingénieur des Mines. Dans ses voyages il rencontre deux femmes, Ursula et Catalina, qui l’accompagnent désormais.

En 1903, il est à Iquique dans le nord du Chili, où il travaille un temps dans les célèbres Mines. Cette fois ci, avec des papiers délivrés par le gouvernement colombien, il a pris le nom d’Emile Dubois. Pourquoi ? Mes lectures ne me donnent pas de réponse. Là, il rencontre un ingénieur péruvien qui part se marier avec ses économies. L’homme est retrouvé poignardé, allégé de son argent. Dubois est-il le coupable ? Un temps soupçonné, il n’est finalement pas inquiété. Ses déplacements continuent,  il se rend à Antofagasta, où un autre français fortuné qu’il a rencontré, Ernest Lafontaine, est retrouvé poignardé et volé dans les mêmes conditions que le riche péruvien. Notre héros est à nouveau soupçonné, d’autant que l’on a retrouvé du sang sur ses vêtements et ses chaussures. Mais, Dubois répond qu’il s’agit simplement de celui d’un poulet qu’il a tué la veille pour manger. Manifestement convaincant, à une époque où la police scientifique n’existe pas, il est relâché, mais quitte la région.

Désormais, Emile Dubois vit à Valparaiso, où il mène grand train. Il est beau, cultivé et fin d’esprit. Il fréquente la société bourgeoise de la ville. Il fait la rencontre d’un Allemand qui possède une mine et… ce dernier meurt poignardé ! Mais, Dubois n’est pas interrogé. Par contre, quelques semaines plus tard, c’est un dentiste d’origine américaine qui est agressé dans son domicile place Anibal Pinto, mais il n’est qu’assommé momentanément, s’échappe de son agresseur et reconnait formellement Emile Dubois. Nous sommes en 1906. Son procès va commencer, sa légende aussi.

Quelques heures après son arrestation, on va lui attribuer quatre assassinats car on trouvera sur lui des preuves prétendument accablantes : une montre volée, et un carnet contenant une liste de noms de ses victimes passées et à venir… Cette dernière trouvaille enflamma la bourgeoisie du port qui était visée, et réjouit une partie du peuple qui aller donner une lecture politique à ce fait divers. Les plus pauvres virent dans ce que l’on reprocher à cet homme, des actes de vengeance sociale. C’était sans doute aller un peu loin, mais après tout pourquoi pas ? Et, il est vrai que l’histoire est plus belle ainsi.

Émile Dubois lui, cria son innocence avec aplomb sans taire son mépris pour l’institution judiciaire. Ce sont les journaux de l’époque qui vont (involontairement) en faire un héros urbain. Pour eux, ce meurtrier cultivé qui s’en prenait aux notables, c’était une aubaine. Son procès eut un tel retentissement, « médiatique » dirait-on aujourd’hui, que, depuis sa cellule, Émile Dubois demanda aux directeurs des différents journaux qu’on lui fît parvenir des notes de frais pour toute l’encre qu’il leur permettait d’écouler.

Arrêté en avril 1906, son procès dura jusqu’au mois de janvier 1907. Dubois y montra des talents d’orateur. Il congédia son avocat qui plaidait la démence, et assuma seul sa défense en fustigeant les riches et les puissants. Dans les rues le peuple adorait. On se déchirait sur son cas. Coupable… innocent…toute la ville prennait position. Pour les riches, il était coupable et dangereux. Et même odieusement cynique selon eux, puisque, avant d’être arrêté, il avait envoyé des lettres de condoléances aux familles des victimes et même participé à leurs obsèques. Pour le peuple, il était innocent. Une preuve supplémentaire ? Le 16 août 1906, une chose incroyable se produisit à Valparaiso : un tremblement de terre.  Les murs de la prison sont détruits. Des prisonniers qui ont pris fait et cause pour lui, veulent l’aider à s’enfuir, mais il aurait refusé pour laver son honneur et gagner loyalement son procès. Autre version (sans doute plus véridique), il profite de l'aubaine et essaye effectivement de s’enfuir, mais cela échoue.

Condamné à mort le 4 janvier 1907, il envoya promener le curé qui venait le voir par ces mots: « Je me confesserai à Dieu, pas à ses représentants ! ». Il avait l’art de la formule, et de plus  j’aime à penser que début 1907 (un an après décembre 1905, date de la séparation de l’Eglise et de l’Etat), un français qui envoie balader un prêtre, est potentiellement un anti clérical ou un libre penseur.  En même temps, sa volonté de bavarder directement avec le Grand Créateur  ne laisse pas exactement entendre cela. Tant pis pour moi.

Face au peloton d’exécution le 26 mars 1907, il interrompit ainsi la lecture de la sentence : « Veuillez abréger, messieurs, et passer à la conclusion. » Enfin, avant que les coups de feu n’éclatent, il s’exclama : « Pour vous je suis un assassin, mais pour le peuple je serai un saint ! Le peuple ne m’oubliera pas. » Pas mal, non ? Quand je vous dit qu’il avait l’art de la formule. La phrase est depuis écrite sur les murs du cimetière de Playa Ancha à Valparaiso.

C’est une fois mort, que le « salaud présumé» devint vraiment lumineux. Pour quelles raisons exactes ? Comment le culte est né ? Difficile de répondre. Après une soirée de discussions  un brin arrosée et pas toujours bien renseignée, avec de la famille et des amis porteños, quelques hypothèses peuvent être avancées. J’en vois trois. Premièrement, l’explication « religieuse », qui affirme qu’une personne ayant fait tellement de mal dans sa vie terrestre ne peut faire que beaucoup de biens dans sa vie céleste. Mouais. Cela se tient. Deuxièmement, l’explication « héroïque » qui veut que le peuple latino américain aime les héros qui savent bien mourir. Guevara, Allende et quelques autres en savent quelques choses. Chers vivants, c’est en réussissant votre mort, que vous deviendrez immortel ! Celui qui m’a fait penser à cette explication, continuait à défendre un siècle plus tard l’innocence de Dubois en m’affirmant qu’un coupable ne serait pas mort en prononçant les phrases magnifiques de « Santo Emilio ».

Enfin, dernière explication, la « politique », celle que je préfère. L’affaire se déroule en 1907, et la plupart des victimes (supposées) de Dubois sont des personnes propriétaires de mines. Dubois est mort depuis le mois d’avril, et le 21 décembre 1907, une grande manifestation des Mineurs de Iquique est rudement réprimée par le sang. Il y aura 3000 morts. Ce massacre d’ouvriers pacifiques et leurs familles marquera la conscience populaire du pays et aura une importance considérable dans le développement du mouvement ouvrier chilien. Avec cet évènement tragique pour toile de fond qui éclatera un an après l’exécution de Dubois, il est possible que certains, rétrospectivement, aient vu dans les actes de cet homme qui avait tué des « patrons de Mines », un vengeur ou mieux un justicier.

Voilà, à chacun son explication, et sans doute que la vérité sur l'origine de la popularité de Santo Emilio repose sur le mélange de toutes ces versions possibles. Dubois était-il coupable ou innocent ? Je l’ignore. Moi, je le rêve innocent. Mais, qui sait ? Il n’était peut être qu’un escroc assassin. Et qu’importe à présent.

Le mythe lui, est encore bien vivace, et c'est assez sidérant. Par les hasards du temps, sa tombe fut détruite, ses ossements éparpillés, mais le culte populaire qui se répandait était tel que la direction du cimetière reconstitua dans un coin, au fond, un lieu de recueillement  (sans le corps de Dubois, perdu dans une fosse commune) où l’on peut trouver encore aujourd’hui, sous les couleurs bleu-blanc-rouge du drapeau français, des poèmes, des graffitis et des centaines de plaques de familles remerciant Emile « Emilio » Dubois pour les services qu’il leur aurait rendu depuis l’au-delà.

L’immortalité n’est peut être finalement qu’une banale affaire de hasards et de circonstances.

Salut Emilio ! Coupable ou innocent, j’ai aimé découvrir (et faire partager) ton existence peu commune.

Et bonne année 2010 à tous !

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