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samedi, 26 décembre 2009

déc. 09
26

Chili : petits commentaires d'entre deux tours...

 J’espère que les fêtes ont été agréables pour tous ceux qui me lisent. Me revoilà. Pour ceux à qui ma prose a manqué cette dernière semaine, ils pouvaient lire (ou re-lire) mes analyses sur l'avant présidentielle chilienne sur le site du journal Bakchich (un hebdo qui existe aussi en kiosque). J'y ai publié un article (cliquer ici). Sinon, pendant quelques jours, sans internet, j’ai visité, loin de la capitale, un peu plus le Chili, cet étonnant pays coincé « entre mer et cordillière ». Je le découvre dans sa complexité, années après années voyage après voyage, par petites touches.

Là, c’est vers le sud que je suis allé, à plus de 1000 km de Santiago, dans la région des lacs et sur l’île Chiloé. Pour moi, le nom cette dernière a longtemps fait écho au nom de Francisco Coloane, le grand écrivain chilote (disparu en 2002 à près de 100 ans !) qui, par ces romans dans lequel de rudes marins perdaient aussi rapidement la vie que la raison (je recommande Cap Horn et Le passant du bout du monde), m’a fait connaître le Chili et l’île chiloé bien avant que je m’y rende. Ceux qui visiteront cette île pourront y découvrir des Eglises totalement en bois, datant du 17e siècle, signe de la présence jésuite, et dont maintenant 16 d'entre elles ont été classées patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco. 

C’est donc logiquement à Quemchi, ville natale de Coloane (enfin pas tout à fait, en vérité les gens de Quemchi nous on dit qu’il était né à Huite à quelques kilomètres), que je me suis rendu pour découvrir finalement un petit village de planches où l’ennui semble faire miroir à la beauté des lieux. Une place, avec un buste du grand écrivain, une rue et un collège à son nom, témoignent de l’ombre planante du grand homme sur les maisons alignées au bord de l’océan. Et puis, rien de plus. A quoi m’attendais-je en réalité ? Je ne sais. Au grand Coloane, silhouette longiligne et courbée par le temps, se promenant avec un pull à col roulé le long de la côte ? Avec le recul, c’est vrai que je suis un peu grotesque. Peut-être, concernant la littérature, faut-il parfois en rester aux mystères du premier plaisir, mêmes s’ils reposent sur de l’ignorance. Mieux vaut aussi de temps en temps ne pas trop chercher à remonter aux origines de certaines émotions. On risque la déception.

Classique. La découverte de la banalité du quotidien de grands artistes (et de tout « grand homme » d’ailleurs) peut surprendre. Mais, en même temps, elle nous les reproche, car en les banalisant, on les humanise. Comprendre cela, c’est peut être tout simplement ce qui s’appelle prendre de l’âge, grandir comme je disais enfant, ou me concernant vieillir devrais je dire à présent.

Mais j’ai tort de laisser paraître ce voyage de quelques jours comme une déception. Loin s’en faut. C’est même tout l’inverse. Pudehue, Peulla, Puerto Montt, Ancud, Castro… ma connaissance du pays s’est donc élargie ces derniers jours.

Cette découverte du « Chili profond » m’a fait une fois de plus mesurer la différence des moyens financiers investis dans cette élection présidentielle. Partout, les affiches de Sébastian Pinera, le candidat milliardaire de la droite, couvrent le moindre village avec une arrogance insupportable, s’accroche au moindre arbre fut-il perdu au fond d’une vallée. Combien de millions de pesos a-t-il investi dans cette campagne ? Pour l’heure, impossible de le savoir. Mais, cela a eu une influence sur les résultats, c’est évident.

Par exemple, pour faire passer un court message radiophonique, le média le plus écouté par les travailleurs chiliens dans la journée, il faut payer, mais Jorge Arrate n’avait pas assez d’argent pour cela, donc pas de radio pour lui ! A l’inverse, régulièrement, Pinera et Frei s’y faisaient entendre. Arrate a même été boycotté sur la couverture de la célèbre et  populaire BD racontant les aventures du petit condor Condorito… ! Quel malheur. A moins que Condorito soit Arrate lui-même comme l'ont proposé mes filles. Qui sait ?

Plus serieusement, je serai attentif, après cette campagne, pour trouver un bilan sur les budgets des différents candidats. Ils seront éloquents, j'en suis convaincu. On y verra là, de manière crue, ce que signifie « l’égalité d’expression» et le « débat démocratique » pour les capitalistes quand ils font de la politique (comme dans les affaires d’ailleurs). Pour défendre leurs idées, et étouffer celles des autres, l’argent est le moyen le plus civilisé et le plus efficace aujourd’hui. Mais, s’il le faut, ils savent aussi utiliser d’autres moyens. On se souvient qu’en 1973, pour sauver leurs intérêts, les mêmes avaient dû faire appel aux militaires…

Autre temps, autre mœurs, mais derrière les sourires  Pepsodent  de M. Pinera, la férocité de ces gens restent la même et leur opinion concernant le peuple chilien n’a guère évolué. Leur grande idée pour le salarié chilien, c’est « ferme ta gueule, bosse. Et enrichis moi, encore plus, toujours plus ». S’ils gagnent le 17 janvier prochain, ces « momios » (c’est ainsi que l’on appelle les soutiens du coup d’état) pourront aboyer encore plus fort. Bouffis d’orgueil et d’arrogance.

Mais, la campagne n’est pas encore finie et je vais maintenant en dire deux mots. Eduardo Frei, le candidat de la Concertacion, également aider par de nombreux secteurs du patronnat (pas de naïveté), se montre aussi ici ou là dans les campagnes. Puis, de temps en temps, quelques affiches éparpillées de MEO et d’Arrate. Mais, soyons clair, avec le candidat de la droite, le rapport est de un à cent, voire pire.

Donc, depuis mon dernier billet, la vie politique a bien entendu continué à plein régime. Normal, c’est l’entre deux tours. Le temps presse. L’équipe de Frei veut mettre en place un « large arc de forces démocratiques et progressistes contre la droite ». Ici, chaque mot compte, on ne parle plus de la gauche mais des « démocrates » et « progressistes ». Dans notre hexagone on connait ce genre de « glissement » sémantique. Quand je vous dis que le Chili n’est pas si loin que cela de la France. Mais bon, pas d’aigreur. Ici, cela fait vingt ans que cela dure ainsi.

Concrètement les dernières nouvelles sont que le Parti communiste, et le candidat de Juntos Podemos, Jorge Arrate, ont décidé d’appeler clairement à voter Eduardo Frei pour battre Sébastian Pinera. Au nom de la Concertacion, Eduardo « Lalo » Frei a pris 12 engagements permettant ce soutien. 

Je rappelle qu’avec conviction,  Jorge Arrate avait indiqué au soir du premier tour que c’est sur la question institutionnelle (c'est-à-dire la fin de la Constitution de Pinochet encore en cours) qu’il attendait des engagements clairs et notamment la convocation d’une Assemblée constituante pour sa rédaction et son adoption. Le point un des engagements de Frei indique « Pour une nouvelle Constitution politique de l’Etat (…) Nous constatons que les forces du Centre et de gauche ont affirmé la nécessité d’une nouvelle Constitution pour le Chili. Certains proposent que cela se fasse par le biais de la convocation d’une Assemblée constituante, d’autres par un mécanisme de ratification par la souveraineté populaire et d’autres par le biais d’un processus de dialogue social. » Chacun appréciera le flou sur la méthode. Suit après les points sur lesquels la nouvelle Constitution devrait changer : garantir la proportionnalité, la fin du système binominal, garantir le droit de vote pour les chiliens de l’extérieur, possibilité pour les dirigeants syndicaux d’être candidat au Parlement… Pourquoi ceux qui ont exercé le pouvoir pendant 20 ans ne l’ont pas fait ? Pas de réponse. Mais ces engagements constituent une avancée, ne soyons pas sectaires. Les 11 autres points se prononcent notamment : pour le maintien de Codelco (l’entreprise nationale du cuivre) comme entreprise 100 % entre les mains de l’Etat ; pour une éducation publique de qualité, pour une attention au système de santé publique, pour une amélioration des droits des travailleurs, pour la récupération du caractère national de l’eau, pour une démocratisation des moyens de communication, pour le respect des droits des femmes, etc…

Je comprends donc la position de Jorge Arrate. Sa candidature a joué un rôle très important. Le score obtenu est le plus important pour la gauche chilienne indépendante depuis 20 ans. Mais on ne peut faire abstraction du deuxième tour. Battre la droite est effectivement un objectif impératif, et moi, si j’étais un électeur chilien, non sans dépit, je voterai Frei le 17 janvier 2010. Un peu à l’image du second tour en France entre Chirac et Le Pen. Car, quels que soient les engagements pris par Frei, il ne faut pas se méprendre. Ils n’ont été arrachés que sous la pression du résultat catastrophique obtenu au premier tour. Par exemple, les mêmes qui proposent de défendre le caractère national de l’eau, l’ont privatisé au début des années 90 ! Comprend qui peut donc. Pour dire les choses brutalement, sans mobilisation et pression populaire constante, surtout aucune illusion sur la capacité de la Concertacion à mettre en place une politique divergente avec celle qu’elle a mené depuis 1989. En ce sens, la déclaration de nos amis de PAIZ (cliquer ici) me semble la plus lucide et la plus utile pour la suite.

Je m’écarte un instant de cette description de l’actualité politique chilienne (afin de mieux y revenir) pour vous dire que j’ai découvert en « surfant » par hasard sur le net, le compte rendu d’une réunion du Parti de Gauche que j’avais animé à Toulouse le 10 décembre dernier. L’auteur, Jean-Paul Damaggio, responsable des Editions La Brochure, a rédigé un petit texte que j’ai trouvé fort intéressant. Je ne connais pas personnellement son auteur et je le regrette vivement. Je ne l’ai rencontré que quelques minutes lors de cette réunion publique durant laquelle il est intervenu pour dire des choses forts pertinentes sur les processus en cours en Amérique Latine. Sur nombres de sujets il était bien plus affuté que moi. Je vous invite donc à lire ce compte rendu (en cliquant ici). Je ne partage pas dans le détail la totalité des analyses de l’auteur mais elles sont indiscutablement celle d’un esprit cultivé qui devrait nous aider à la construction du PG. Cette digression me permet de préciser une ou deux bricoles concernant le regard que je porte sur Marco Enriquez-Ominami (MEO) qui fut candidat à l’élection présidentielle chilienne. Avant cela, encore un clin d’œil à l’attention de Damaggio, le grand et génial écrivain Luis Sépulveda (aujourd’hui vivant en Espagne) a apporté son soutien à Jorge Arrate et non à MEO. Ou du moins, peut être au deux, mais je ne le crois pas. Victor Hugo de la Fuente (Directeur du Monde Diplomatique éditions Chili) me l’a confirmé. C’est par lui que Luis a fait parvenir un texte de soutien à Jorge.

Bon, à propos de Marco Enriquez-Ominami, je ne voudrais pas apparaître ici systématiquement anti-MEO même si quelquefois sur ce blog j’ai fait connaître les désaccords (et les déceptions, ne le cachons pas) que j’avais avec les axes stratégiques de sa candidature. Nous voilà à présent après le premier tour. Avec plus de 20 %, il réalise un score remarquable. Et le caractère incroyablement anti démocratique de la Constitution se referme sur lui : il n’aura aucun député à l’Assemblée nationale. Tous les candidats « MEistes » ont été battus. Désormais, le groupe le plus important des 120 députés est celui de la UDI (la droite dure liée à l’Opus Déi) et il reste encore une grande incertitude pour savoir qui la présidera. Les quelques indépendants (penchant généralement vers la droite) sont l’objet de toutes les convoitises et peuvent peut être récupérer la présidence. Le Sénat lui, reste sous la présidence la Concertacion.

Pour revenir à MEO, à l’avenir donc, il peut jouer un rôle déterminant dans l’histoire du Chili. Cela dépend de lui. Pour l’heure, son équipe de campagne se partage entre Pinera, Frei et refus de faire un choix (c’est le cas de MEO lui-même). A mon sens, il devrait maintenant faire entendre une position rompant avec le « ni chicha, ni limona » (mi chèvre, mi choux) qu’il a exprimé le soir du premier tour. Est-il bien responsable de laisser la droite (qui, du Chili, organisera la contre attaque anti-vénézuelienne et anti-cubaine)reprendre le contrôle du pays ?D’un point de vue plus continental, et en relation avec les processus actuellement en cours dans les autres pays d’Amérique latine à gauche, on ne peut raisonnablement laisser faire cela. Pas simple de faire survivre un mouvement politique après de telles contradictions.

CondoritoEn cas de victoire de Pinera, ce qu’il faut éviter par tous les moyens, si MEO se présente comme un opposant résolu, avec un discours de gauche clair, à la politique de la droite, alors tout lui  est possible. Moi, après l’avoir rencontré au mois d’août et avoir pu discuter avec lui, j’ai surtout exprimé le danger de ce type de candidature très médiatique, au dessus du « clivage droite/gauche », qui peut enflammer une campagne puis s’éteindre sans lendemain. De plus, je conteste, pour répondre au titre de l’article du Monde (évoqué ici lors d’un billet précédent) qui le présente comme « le candidat rebelle de la gauche chilienne », ce qualificatif de rebelle. Le re-bellum, est celui qui recommence la guerre, et précisément MEO n’a pas mené une campagne de filiation avec des combats passés de la gauche (comme ceux menées par Salvador Allende par exemple).  Il a plutôt été un candidat de rupture avec cette gauche traditionnelle que de recommencement.

Mais, MEO dispose aussi de beaucoup d’aspects attachants j’en conviens. Une énergie, un tempérament, une insolence, qui agacent, mais qui peuvent être déterminants pour forcer les évènements suivants. Et puis, quelques soient ses foucades, il symbolise quelque chose qui n’est pas neutre. Le soir du vote, il a salué la mémoire de son père biologique (le dirigeant du MIR, Miguel Enriquez, héros de la résistance, abattu en 1974 rue Santa Fé à Santiago) et beaucoup de camarades de Miguel se sont retrouvés dans cette campagne (Je pense à Pascal Allende,à l’homme d’affaire Max Marambio dirigeant des GAP qui assuraient la protection personnelle d’Allende, agent des forces armées cubaines, et dont je découvre actuellement la vie à la lecture de sa biographie Larmas de ayer, et quelques autres..).

Beaucoup de choses restent donc ouvertes. Mais, tel que l’on dit nos amis de PAIZ, quelque soit le vainqueur le 17 janvier, il faudra se préparer à être une « opposition de gauche » au gouvernement élu.

jeudi, 17 décembre 2009

déc. 09
17

Chili : confusion volontaire et clarté nécessaire

Au Chili, « l’héritage » des années de dictature est la grande confusion idéologique et intellectuelle qui règne aujourd’hui dans la vie politique. Les vingt années de « Concertacion », cette alliance entre socialistes et Démocratie-chrétienne ont continué cette œuvre néfaste. Droite contre gauche, gauche contre droite, pour certains acteurs politiques de premier plan, ces clivages n’auraient plus de valeurs. Après le retour de la démocratie, en 1989, le prétexte (fondé dans un premier temps) de ce type de discours, était le danger du retour des militaires. Mais, en 2009, on en ait toujours là. Le PS a soutenu dès le premier tour un homme de droite, Eduardo Frei, pour, disait-il, empêcher le retour d’une droite encore plus dure. La présidente socialiste Michelle Bachelet l'a activement soutenu pendant la campagne. On a vu les résultats dimanche.

Mais, même le jeune candidat Marco Enriquez-Ominami (MEO), qui a obtenu plus de 20 % des suffrages, si choyée par la presse française, a participé à cette confusion. Il y a 10 jours, le quotidien Le Monde l’a présenté en pleine page avec complaisance comme le « candidat rebelle de la gauche chilienne » qui met « un coup de jeune à la classe politique ». Dans cet article assez élogieux, la journaliste a peu insisté sur le caractère confus du discours politique de MEO, voulant rassembler « les gens de talents, d’où qu’ils viennent », favorable à « l’ouverture du capital de la Codelco à des fonds privés », se présentant comme « un Sarkozy de gauche, car cet homme a de l’énergie et est marié comme moi à une femme médiatique ». Bref, faisant lui aussi « exploser » le clivage droite/gauche. C’est d’ailleurs peut-être cela qui a plu à la journaliste du Monde : un homme de gauche, qui parle parfois comme la droite. Chacun donc appréciera le caractère « rebelle » de cette candidature. Et verra peut-être un clin d’œil vers notre vie politique hexagonale. Une fois de plus, le Chili n’est jamais loin de la France.

Depuis hier, le responsable du projet économique de MEO, M. Paul Fontaine, a rejoint l’équipe de campagne du candidat de droite Sébastian Pinera. Oui, oui, vous avez bien lu. Celui qui a rédigé le programme économique du « candidat rebelle de la gauche chilienne » (dixit Le Monde) est désormais un soutien actif au candidat ultra libéral. MEO, d'ordinaire trés réactif, est resté silencieux après cette nouvelle, mais au soir du premier tour, il n’avait appelé à voter pour personne par « respect pour son électorat ».

Le ralliement de Paul Fontaine à la droite au second tour n’est pas un scoop en vérité. Il suffisait de lire la presse chilienne depuis quelques mois. Cet homme vient de cette famille politique, il l’assumait lors de  différentes interviews. Moi-même, dans un blog datant du mois d’août, j’avais souligné cette « contradiction » (c’est un euphémisme). Voilà donc, au Chili, la confusion politique continue sa sale besogne.

Bon, ceci dit, beaucoup s’accordent à dire que la parole politique s’est libérée. Et que d’ailleurs MEO y a participé en fracturant le « bipolarisme » qui dominait. Il n'est pas le seul, encore plus important, Jorge Arrate, en tenant un discours de gauche sans complaisance et avec sérieux a aussi joué un rôle déterminant dans ce virage politique. Il y aura un avant et un après cette campagne. Actuellement, Jorge Arrate continue de mettre la pression sur la Concertacion, afin qu’elle se prononce clairement pour une Assemblée Constituante afin de changer de Constitution. Son soutien ne sera pas sans cet engagement politique minimum. Pour l’heure, pas réponse. Eduardo Frei semble préférer garder la Constitution rédigée par Pinochet au soutien d'un candidat qui a obtenu 6,21 % des voix ! Il en assumera les conséquences.

En attendant, loin de ses positionnements d’entre deux tours, il faut que la gauche se reconstruise, se reformate. Modestement, le Parti de Gauche (PG) peut aussi aider à cette tâche. Par exemple, hier soir, Martine Billard (députée de Paris et nouvelle Porte Parole du PG) a contribué à cette œuvre. Elle a animé un débat à Santiago, à l’invitation de la rédaction du Monde diplomatique (Edition Chili). Le rédacteur en chef de ce mensuel de grande qualité est notre ami Victor Hugo de la Fuente, fin observateur de la vie politique chilienne et authentique homme de gauche. Il avait aussi invité le journaliste chilien Raul Sohr.

Plus de 120 personnes dans une salle surchauffée pour écouter Martine parler du « réchauffement climatique et des enjeux de Copenhague », la soirée fut donc un succès. Parmi les nombreuses questions posées à Martine, je retiens celles qui lui ont demandé d’expliquer pour quelles raisons elle avait quitté les Verts et rejoint le PG. Par des propos clairs, Martine Billard y a répondu en critiquant brillamment ceux qui prétendent apporter des réponses politiques aux problèmes de l’humanité en se plaçant « au dessus de clivage droite/gauche ».

L’alternative est là : Face à la droite, confusion ou clarté à gauche ? De Santiago à Paris les mêmes obstacles se dressent, ensemble nous pouvons bâtir des solutions communes.  

mardi, 15 décembre 2009

déc. 09
15

Elections présidentielles : « J’ai mal au Chili »

Dimanche soir, après avoir envoyé un article rapide sur les élections présidentielles pour le site du Parti de Gauche, je n’ai pas réussi à poster un autre billet sur ce blog. Je ne m'en suis pas senti capable. Encore aujourd'hui, je ne sais pas bien trouver les mots et les idées nécessaires pour bien expliquer ce que je vois et en tirer toutes les leçons politiques compréhensibles qui peuvent être utiles à ce que nous entreprenons en France. Je vais quand même essayer de le faire dans les lignes qui suivent. D'autres billets suivront, peut être moins marqués par l'émotion et la colère contre les liquidateurs des valeurs de gauche.

Premier constat, situé sur le même continent, que le Chili est loin de l'Uruguay ou la Bolivie ! L'Amérique du Sud "de gauche", n'est pas un bloc homogène. Il y a un mois et demi, j'étais à Montévidéo, au milieu de la magnifique fête civique qui avait permis la victoire de Pépé Mujica. Il y a 10 jours, à l'Ambassade de Bolivie à Paris, j'ai fêté la belle victoire d'Evo Morales. A Santiago, dans les rues calmes, je me sens loin de cette vague populaire. Certes, 96 % des électeurs sont allés voter (le vote est obligatoire) mais 85% des jeunes ne sont pas inscrits sur les listes électorales.

De longues queues sages et disciplinées se forment devant les bureaux de votes. Paradoxe bien chilien, le plus grand centre de vote est le Stade national, le lieu même où des milliers de militants de gauche ont été emprisonnés, torturés, abattus après le 11 septembre 1973. Trois décennies plus tard, pas de plaques commémoratives, pas de traces, rien. Sagement, on vote, à quelques mètres de là où le chanteur Victor Jara fut assassiné par les militaires (voir à ce sujet le bel article de Raquel Garrido sur le site du PG à propos des funérailles de Jara).

A l'annonce des résultats (même si ils étaient prévisibles) un sentiment de fort malaise m’a envahi. Il ne m’a pas vraiment quitté depuis. Comme un bourdonnement, sans cesse, je repense à une phrase lu, il y a quelques années, dans un ouvrage racontant les années de souffrance sous la dictature.  « Me duele al chile» disait-elle (en français : j’ai mal au Chili). Qui en est l’auteur ? Je ne sais plus. Qu’importe. La formule me revient. Est-elle exagérée dans les circonstances actuelles ? Tout de même, le Chili d’aujourd’hui, ce n’est pas celui de la dictature militaire me direz-vous. Oui, oui, c’est exact. Mais, bon sang, 20 années après le retour de la démocratie, par la voie légale, ceux qui ont profité des années Pinochet, ceux qui se sont enrichis, ceux qui sont à la tête d’un Parti fondé par les pinochétistes (la UDI), tous ceux là vont peut-être diriger le pays dans un mois ? Pardonnez moi, mais depuis dimanche, j’ai envie d’hurler et je repense à la phrase de Spinoza que l’on m’avait apprise lorsque j’étais un jeune militant : « Ni rire, ni pleurer, comprendre ». Essayons.

Depuis dimanche, premier tour de l’élection présidentielle, je crois que nous sommes nombreux « à avoir mal au Chili ». La catastrophe politique que beaucoup craignaient depuis longtemps est effectivement en train de s’y produire. Sébastian Pinera, le candidat de la droite ultralibérale, soutien actif des branches de l'Eglise catholique les plus conservatrices (opposées à l'avortement), représentant de tous les patrons arrogants héritiers des années Pinochet, est largement en tête. Il a obtenu 44,03 % des voix. Certes, ce n’est pas la première fois que la droite arrive en tête lors d’une élection de ce type, en 1999, elle était au tour de 48 %.  Mais, cette fois-ci, elle a toutes les chances de l’emporter au second tour qui aura lieu dans un mois, le 17 janvier 2010.

Comment est-ce possible ? Plusieurs explications s’additionnent. D’abord, les moyens financiers des différents candidats ne sont pas les mêmes. Les sommes  injectées par la droite dans cette campagne sont colossales, voire indécentes. Aucun chiffres officiels ne sont communiqués pour l’instant, mais j’ai lu une étude datant des municipales de 2004. La droite avait alors investi 9 000 millions de Pesos soit plus de 50 % des dépenses. La Concertacion, actuellement au pouvoir avec Michelle Bachelet, avait pour sa part, investie 7 000 millions de Pesos soit 40 %. Enfin, Juntos Podemos, qui cette fois ci soutenait Jorge Arrate, n’avait dépensé que 660 millions, soit 3,7 % du total. Il ne s’agit là que de chiffres « officiels », mais la proportion entre les forces était déjà nette. A présent, selon tous les observateurs, la droite derrière Sébastian Pinera, a engagé beaucoup, mais beaucoup plus d’argent lors de cette dernière campagne.

Les conséquences sont sidérantes pour qui arrive de l’étranger. Le visage de Pinera est omniprésent. Depuis des mois, c’est un authentique matraquage d’affiches, de panneaux publicitaires, de spots vidéos en sa faveur. La photo de cet homme est partout sur les murs des villes. Pour lui, l'argent n'est pas un problème, il est un des plus riches du pays. Actionnaire majoritaire de la compagnie aérienne nationale Lanchile, propriétaire d’une chaîne de Télévision, d’un club de football (le célèbre club populaire de la capitale Colo-Colo, actuellement en tête du championnat), etc. Il a établi principalement sa fortune sous la dictature militaire, au milieu des années 80, puis en introduisant dans le pays les cartes de crédit organisant ainsi le surendettement de millions de chiliens. Le Ministre des finances du sinistre Pinochet se nommait alors… José Pinera, frère de Sébastian. Et oui, le monde est petit n’est-ce pas ? Et la famille, cela aide parfois dans les affaires.

Mais, M. Pinera s’est depuis construit une image de quelqu’un n’ayant rien à voir avec les sombres années de dictature. Et cela a manifestement fonctionné. Pourtant, comment croire que l’on peut faire fortune, dans une dictature militaire, où le droit syndical, les libertés publiques sont piétinées, sans avoir des liens avec la Junte ? Je l’avais déjà écrit dans un précédent billet en paraphrasant St Just : « Dans le Chili des années 80, nul ne peut s’enrichir innocemment. »

Mais, soyons franc, l’argent n’explique pas tout. En vérité, la force de cette droite repose essentiellement sur la faiblesse et les renoncements du Parti socialiste, et autres forces sociales-libérales qui, depuis 20 ans date du retour de la démocratie, ont fait le choix de s’unir dans une coalition, la Concertacion, avec la Démocratie Chrétienne (DC). Depuis deux décennies, cette coalition dirige de façon ininterrompue le pays. Malgré quelques mesures en direction des plus défavorisés, les inégalités sociales sont aujourd’hui plus fortes que jamais, alors que le pays s’est considérablement enrichi depuis 20 ans. 16 familles possèdent 80 % de la richesse nationale. 60 % des chiliens sont encore considérés comme pauvres ou très pauvres. Parallèlement, 20 % des chiliens les plus riches détiennent près de 70 % des richesses du pays, les 20 % les plus pauvres seulement 3 %.  Voilà, concrètement la grande œuvre de 20 ans de Concertacion, cette alliance entre les socialistes et la Démocratie-Chrétienne. Ici, le peuple n’en peut plus. Il veut que cela change, mais il ne croit plus que cela viendra de cette coalition.

Ce ras-le-bol s'est fait entendre dimanche, le candidat de la Concertacion, le Démocrate-Chrétien  Eduardo Frei (ancien Président de 1994 à 2000) soutenu par le PS, réalise le très mauvais score de 29,62 %. En 2005, Michelle Bachelet, candidate de la Concertacion, avait obtenue 44 % des voix au premier tour. Près de 15 % de voix perdues ! Démonstration éclatante du décrochage électoral puissant qui frappe l'accord PS et DC. Quelle honte ! Au pays de Salvador Allende, cette alliance contre-nature, en réalité soumise aux règles libérales de l’économie, est en passe de tuer la gauche, de pratiquement la faire disparaître. Comment accepter qu’un Démocrate-Chrétien, c'est-à-dire un homme de droite (dont la famille politique a soutenu le coup d'Etat de 1973), représente les idées socialistes ? Cette orientation est un échec fracassant. Elle ouvre la voie à la droite. Qu’on se le dise, à Santiago… et à Paris.

Cette liquidation programmée avait produit de forts remous dans le PS. Les ruptures se sont multipliées. Le jeune député, élu initialement comme socialiste, Marco Enriquez-Ominami, après avoir essayé d’être le candidat de la Concertacion, avait décidé de se présenter ensuite comme candidat indépendant. Fortement aidé par les principaux médias, tous entre les mains de patrons liés à la droite, il aura mené une campagne « au dessus des clivages traditionnels » rassemblant des gens de droite et de gauche. Il obtient le très beau score de 20, 12 %, mais qu’il aura du mal à faire fructifier à l’avenir. Il s’imaginait au second tour, et il semble vivre ce résultat comme une défaite qu’il a du mal à gérer politiquement. Car, désormais, que faire ? Construire un Parti ? Peut-être, c’est ce qu’il a annoncé, mais sur quelles bases ? Pas simple après tant d’ambiguïtés volontairement entretenue. Déjà, au soir du premier tour, il ne donne aucune consigne de vote pour le second « par respect pour son électorat ».

La gauche sociale et sans ambiguïté s’est retrouvée pour l’essentiel derrière la candidature de Jorge Arrate. Vous le savez, le PG l’a soutenu. Personnellement, j’ai animé de nombreuses réunions, dans la région parisienne et en province pour présenter les raisons de sa candidature et la situation politique chilienne. Beaucoup de militants ont pris plaisir à reparler du Chili, d’essayer de comprendre l’état actuel du Pays.

Dimanche, à Santiago, nous étions une petite délégation du PG, fort remarquée,  aux cotés de nos camarades. Il y avait bien sûr Raquel Garrido, SN du PG chargée de l'internationale, qui aura passé plusieurs mois au Chili, et aussi pour quelques jours Martine Billard, députée de Paris, et nouvelle Porte-parole du PG. Martine connait bien le Chili, elle y compte de très nombreux amis. Depuis les années 80, elle a participé à de nombreuses initiatives de soutiens à la gauche.

Qui d’autres, à part le PG, en France a parler sérieusement de cette élection ? Le PCF a consacré quelques articles dans l'Huma. Mais à part eux, personne. Le PS est resté silencieux durant toute cette campagne. Ce n’est pas glorieux, mais on comprend pourquoi. Difficile d'assumer la disparition du PS chilien.

Notre Parti, le PG, peut s’enorgueillir de ces actions concrètes qu’il a mené pour nos camarades chiliens. Jorge Arrate obtient 6,21 % des suffrages malgré une campagne difficile menée avec peu de moyens financiers et finalement peu de temps d’antenne. Une étude démontre qu’il n’en aurait disposé que de 9 % de l’attention des médias, alors que les autres candidats ont eu entre 25 et 35 %. Qu’importe, en France aussi on connait ce genre de traitement. Malgré ces injustices et ces bassesses, Arrate a tenu bon, il a su rester digne. Jorge est un homme d'expérience habitué aux épreuves, il fut Président du PS, et Ministre du gouvernement Allende en 1972. A ce sujet, petite anecdote qui m'a touchée, dans un de ses clips de campagne, il a fait jouer « la Marseillaise » en espagnol, terminant le tout par trois mots : Liberté, égalité, fraternité ! En effet, La marseillaise, c’était l’hymne du PS sous Allende. Une belle illustration que les idées révolutionnaires de la République de 1789 sont universelles, et que notre identité nationale se loge aussi dans le combat politique de la gauche chilienne. Du moins, c'est la mienne.

 Jorge Arrate a été soutenu par une large coalition nommée Juntos Podemos Mas dans laquelle se retrouve une dizaine d’organisations dont le Parti Communiste. Le PC Chilien peut se réjouir des effets de ce « Front de Gauche ». Pour la première fois depuis 1973, date du coup d’état, et le retour de la démocratie, il y a 20 ans, les communistes obtiennent 3 députés à l’Assemblée nationale dont Guillermo Tellier, le secrétaire général du PC Chilien. C’est une belle percée à mettre au profit de la campagne menée en commun autour de Jorge Arrate.

Au soir du premier tour, Jorge Arrate a déclaré « No ganamos, pero avanzamos » (Nous ne gagnons pas, mais nous avançons). Ila appelé tous ses soutiens à rester « Juntos » (c'est-à-dire : Ensemble). Il se dit prêt à tout faire pour battre Pinera en appelant à voter Frei, mais demande une rencontre politique, car il ne veut plus donner « de chèque en blanc pour la Concertacion ». Son exigence est un engagement clair et public de la Concertacion, et donc de Frei, pour une nouvelle Assemblée constituante en vue d'une nouvelle Constitution. L’actuelle date de 1980 et fut rédigée par Pinochet. Profondément antidémocratique, elle déforme totalement la représentation politique en avantageant les grandes coalitions et particulièrement la droite.

Le second tour ayant lieu le 17 janvier, les jours qui viennent vont être décisifs. Quoiqu’il arrive à partir de demain, une nouvelle page de la gauche chilienne va s’écrire. Les forces regroupées (PC, Nueva Izquierda, PAIZ…) dans la campagne de Jorge Arrate y joueront un rôle décisif.

Une page se tourne donc pour ce pays. Je doute que Pinera puisse être battu et que Frei finalement l'emporte. La Concertacion a épuisé son soutien populaire. La peur du retour de la droite ne mobilisera plus une majorité. C'est même cette dernière qui incarne le changement pour des millions de chiliens "dépolitisés" par le discours dominant de la Concertacion. Idéologiquement, l'alliance des socalistes et des démocrate-chrétiens a organisé la défaite. Politiquement, elle s’est affrontée aux mouvements sociaux. Comment penser que le seul danger d’une droite brutale va réunir des forces contradictoires ? Je répète, à présent, dans les années qui viennent, il faut re-cons-truire la gauche. Cette tâche doit être menée sans sectarisme. Le choix des uns et des autres dans cette campagne ne doit pas servir de prétexte à des affrontements entre ceux qui peuvent mener cette tâche. Je suis convaincu que bien des gens qui se sont engagés pour Marco Enriquez-Ominami ou Jorge Arrate, et même qui ont voté pour Frei comme « vote utile » contre la droite, peuvent se retrouver demain dans une force commune, dans un projet commun. C’est possible, c’est une question de volonté politique.

Voilà, le second tour est dans un mois, le 17 janvier 2010. Ami lecteur, tu l'auras compris, je ne suis pas optimiste. Mais, pour connaître beaucoup de militants de gauche chiliens, je sais qu’avec eux, un avenir meilleur pour ce pays peut s’écrire. Cela prendra quelques années. La tâche est difficile, immense. Pour une femme et un homme de gauche vivant ici, en est-il de plus belle et de plus noble ?

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