C’est la République qui fonde la Nation, et non l’inverse. Ce n’est pas un régime neutre. Par ses décisions et ses actes, par ses institutions (ses services publics, dont en premier lieu l’Ecole) mais aussi par ses rites et ceux qu’elle honore, par la toponymie de ses villes, la République doit produire du sens, créer de la conscience. Sinon, généralement ce sont d’autres qui s’en chargent (et en premier lieu, les marchands ou les Eglises…).

 

J’aime marcher dans Paris, ou m’y promener en vélo, et prendre le temps de découvrir le nom d’une rue, ici une plaque émouvante, là un monument étonnant. L’Histoire de France et de sa Capitale, dans toute sa complexité, y est encore présente. L’ancien régime, les combats de la République, le colonialisme… la plupart des pages de l’histoire nationale sont visibles, parfois de façon déconcertante. Il faut savoir être attentif. Qui sait encore qu’on peut trouver dans le 12e arrondissement, quasiment à l’abandon, le seul monument aux morts « Pour les soldats noirs, morts pour la France » ? Mais, il est aussi de grands absents, que les majorités municipales successives ont toujours refusé. Les lecteurs de ce blog savent que je suis intervenu au Conseil de Paris pour que l’on nomme une rue en hommage à Maximilien Robespierre, totalement « oublié » depuis plus de deux cent ans dans la capitale. « Pas question, il ne fait pas consensus ! » m’avait répondu le Groupe socialiste, majoritaire au Conseil, votant avec l’UMP contre notre proposition. Oubliés aussi St Just, Jean-Paul Marat, Gracchus Babeuf… et tant d’autres.

 

Pas consensuels les jacobins de 1789 ? Certes. Mais quel grand acteur de l’Histoire peut se prévaloir ce curieux qualificatif ? Et actuellement, parmi tous ceux qui ont « droit » à une rue parisienne, sont-ils tous « consensuels » ? Bien sûr que non.

 

Il n’en reste pas moins que, le nom d’un Collège (ou de tout autre établissement scolaire) doit être traité avec une attention particulière. Là sont les bases fondatrices de la société que nous construisons. Car, si l’on devait, exercice curieux je l’admet, tout résumer en une chose, je dirais qu’être de gauche, c’est défendre et promouvoir l’école républicaine. Après, vient le reste… tout le reste.

 

Alors, comment tolérer le paradoxe d’un établissement portant le nom de quelqu’un qui fut durant sa vie un adversaire acharné des valeurs de la République ? Notre ville n’étant pas un musée figé à jamais, aucun nom n’y est immuable. Gare aux anachronismes, me rétorquera-t-on ! Oui, je sais. Un mot, par exemple écrit au XVIIIe siècle, n’a parfois plus le même sens au XXIe siècle. Je sais tout cela. Je sais aussi que graver des mots et des noms dans la pierre et nommer une Ecole, c’est transmettre une mémoire aux plus jeunes. Reste donc à savoir laquelle ?

 

C’est donc par ce raisonnement, que j’ai pris l’initiative, fortement aider dans mes recherches pour mon complice Pierre-Yves Legras secrétaire du Comité PG 12e et historien méticuleux, de proposer lors du dernier Conseil d’arrondissement du 12e, puis lors du Conseil de Paris de mai, que s’engage une réflexion pour changer le nom du Collège Vincent d’Indy, situé dans mon arrondissement. Dans les deux assemblées, mon vœu a été adopté à l’unanimité. Au passage, je précise qu’il n’est pas question d’apporter la moindre critique à la qualité de l’enseignement dispensé dans cet établissement. C’est même tout l’inverse. Pour les connaître, je sais que les enseignants et l’administration y effectuent un travail remarquable, et que, pour l’essentiel, ils partagent ma démarche.

 

Alors, qui était Vincent d’Indy ?

 

Il fut d’abord un musicien qui vécut de 1851 à 1931. Son œuvre musicale, ayant une réelle audience au début du vingtième siècle, est aujourd’hui assez confidentielle. Certains lecteurs s’indigneront de ces lignes en m’affirmant que sa « symphonie cévenole » est une œuvre majeure. Peut-être. Mais, convenons tous que l’œuvre de d’Indy est à présent, à tort ou à raison, tombée dans l’oubli. Et qu’importe de toute façon. Là n’est pas la motivation de changer de nom.

 

Car, durant sa longue vie Vincent d’Indy ne fut pas que musicien. Il eut aussi un engagement politique public et il utilisa son « art » pour exalter ses idées. Ceux qui ont étudié d’Indy admettent tous que l’on ne peut raisonnablement détacher son œuvre des opinions de son auteur.

 

Issu d’une famille de militaires aristocratiques et monarchistes, d’Indy était un nationaliste et un catholique ardent. Lors de l’affaire Dreyfus qui éclate en 1895, il prend immédiatement la défense de l’Armée  française et ne supporte pas ceux qui défendent le capitaine injustement condamné. Son engagement politique, c’est d’abord au sein de la Ligue de la Patrie Française (LPF) qu’il va l’exprimer. Cette LPF est née le 25 octobre 1898, à l’initiative d’intellectuels et d’artistes qui veulent démontrer que le dreyfusisme ne règne pas sans partage dans les milieux universitaires. C’est d’abord en quelque sorte « une contre Ligue des Droits de l’Homme ». A son initiative, on retrouve Maurice Barrès, un des grands penseurs de l’extrême droite, ou le dramaturge Jules Lemaître qui en sera son Président. Coïncidence ? Lemaître aussi à une rue dans le 12e jouxtant l’avenue Vincent d’Indy.

 

Très vite, la LPF va rencontrer un réel succès. 22 académiciens y adhèrent, des universitaires, de nombreux artistes dont Caran d’Ache, Auguste Renoir, Edgar Degas, Maurice Pujo…et Vincent d’Indy. Ce dernier fera même partie du cercle restreint des 28 membres du Comité de Direction de la LPF, la seule direction nationale qui sera désignée. A sa fondation, cette Ligue revendique 80 000 adhérents et en atteindra même près de 400 000 (selon l’historien Jean-Pierre Rioux, dans son ouvrage Nationalisme et Conservatisme, auquel j’emprunte largement pour ses lignes). Jean Jaurès tempête dans de nombreux articles contre ces ralliements et dit de ces hommes « dont c’est le métier de penser, donnent eux-mêmes l’exemple et le signal de l’abdication de la pensée (…) la pensée se sera elle-même prostituée à la force. » (in La Petite République, 1899)

 

Défendant un nationalisme réactionnaire, fermement antidreyfusard, le programme de la LPF sera néanmoins d’une grande confusion idéologique. Un peu attrape tout, et certains la nomment en raillant « la Ligue de la chèvre et du chou ». On y retrouve certes de nombreux antisémites fervents, y compris au sein de sa direction, mais la LPF n’est pas l’organisation la plus en pointe et la plus vindicative sur ce terrain à la différence de la Ligue Antisémitique. Mais, son Président, Jules Lemaître, dénonce parfois lors de certains discours : « la République (...) vous savez ce qu’elle est aujourd’hui : l’affreuse Marianne juive, la mégère mafflue, repue cynique, aux doigts crochus, au visage de bassesse et aux yeux de ruse » (Nancy, le 1er décembre 1901). Toutefois, après des succès électoraux où elle joue un rôle central, notamment à Paris en 1900 où les nationalistes obtiennent la majorité, cette LPF, minée par ses contradictions et des scandales financiers, s’éteindra vers 1905. Beaucoup de ses initiateurs continueront leur besogne dans d’autres organisations d’extrême droite, notamment l’Action française.

 

Vincent d’Indy, lui, restera un nationaliste réactionnaire et un antisémite, et c’est dans sa discipline qu’il continuera de l’exprimer. L’antisémitisme est chez lui une constante. Dans son travail « artistique » il l’affirme dès qu’il le peut, plusieurs fois, à l’occasion de biographie de musiciens. Il rédige notamment un ouvrage sur Richard Wagner, qu’il admire, dans lequel il affirme : « La race hébraïque, (…) n’a jamais et en aucun temps été créatrice en art. Qu’on ne croie pas que je viens me livrer ici à des attaques systématiques contre la race israélite. Je reconnais sincèrement que le juif possède un don merveilleux d’assimilateur qui lui permet de produire de surprenante imitations, mais les qualités d’invention, qui, seules peuvent faire progresser l’art, lui font totalement défaut. Voilà la cause de la vertigineuse décadence qui se produisit dans notre musique française dès que la race israélite y fit son apparition… ». Il tiendra des propos similaires sur Félix Mendelssohn, ou dans de nombreux autres ouvrages (cf. le vœu ci-après).

 

Cet antisémitisme obsessionnel, il l’exprimera encore en 1920, dans une de ses principales œuvres musicales, qu’il mit des années à écrire. C’est La légende de Saint-Christophe, un opéra fleuve (de près de cinq heures !) qu’il qualifie lui-même de « grand drame anti juif ». Durant ce « spectacle », le juif est caricaturé sous les traits du « Roi de l’or », cupide et cynique, qui achète tout, et dont les didascalies indiquent qu’il a « les cheveux crépus et le nez busqué ». Les francs-maçons aussi sont attaqués, montrés comme les « faux penseurs » sources de tous les maux. Puis les laïques, les socialistes, les anarchistes…Bref, on y retrouve un concentré de tous les clichés de l’extrême droite contemporaine.

 

A cela, il convient d’ajouter une xénophobie assez grossière. Interrogé en 1912, à propos des musiciens italiens, il déclare devant une commission parlementaire : « Sans cesse plus nombreux, les compositeurs italiens envahissent nos théâtres, et l’on dirait que leurs efforts se portent de préférence sur nos scènes subventionnées. Etant donné qu’ils réussissent, il importe au plus haut point d’y résister. Cette invasion est d’autant plus dangereuse qu’elle a pour effet de propager en France une musique essentiellement inférieure. Cette musique, à proprement parler, n’est pas faite et ne peut que développer le mauvais goût du public. Les Italiens ignorent l’art de composer. (…) Rien chez eux n’est équilibré, ni ordonné. Tout est livré au hasard de l’improvisation. De telles productions sont grossières et fort éloignées des nôtres. »

Voilà qui était Vincent d’Indy. Voilà pourquoi, à ma demande, le Conseil de Paris, à l’unanimité, a décidé de mettre en œuvre une concertation, en accord avec le Conseil d’administration de l’établissement, pour trouver une nouvelle dénomination au Collège qui a longtemps porté son nom. Reste maintenant à en trouver un nouveau, plus conforme aux valeurs que nous voulons promouvoir. Nous prendrons le temps nécessaire pour cela.

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Vœu présenté par M. Alexis Corbière,

au nom du Groupe Communiste et élu du Parti de Gauche

 

Vœu relatif au nom du Collège Vincent d’Indy

situé dans le 12e arrondissement

 

 

Depuis 1988, Porte de Saint-Mandé, au 18 avenue Vincent d’Indy, le 12e arrondissement accueille un Collège aux formes originales dessiné par l’architecte Claude Parent.

 

Depuis l’ouverture de cet établissement, les équipes pédagogiques y accomplissent un travail remarquable et dynamique qui ne serait être critiqué, et auquel l’ensemble des élus municipaux apportent leur soutien.

 

Cet établissement se nomme Collège Vincent d’Indy, tout simplement en raison du nom de l’avenue où il se trouve. Cette dernière, ouverte en 1920 sur les fondations des anciennes enceintes de Thiers, porte ce nom depuis 1932.

 

Vincent d’Indy, né en 1851 et mort en 1931, fut un compositeur et un enseignant d’une grande activité qui eu une certaine notoriété de son vivant. Un an après sa mort, la Ville de Paris jugea opportun de lui attribuer le nom d’une nouvelle avenue. Toutefois, son œuvre musicale, et même sa vie, nous sont aujourd’hui peu connues.

 

Et pourtant, Vincent d’Indy fut aussi un acteur publiquement engagé de la vie politique de son temps. Violement antidreyfusard, membre de la Ligue de la Patrie Française et proche de l’Action Française, il manifesta vigoureusement, dans le cadre de sa discipline, ses convictions antisémites.

 

Ainsi, dans un de ses ouvrages d’histoire musicale, il écrit : « ...le juif ne peut que répéter et imiter, il ne peut pas créer…Nous sommes donc forcés de regarder la période du judaïsme dans l’art musical, comme celle de la plus complète impuissance dans l’ordre de production ». Dans un autre ouvrage, à propos de Félix Mendelssohn, il affirme : « …de telles qualités et de tels défauts sont extrêmement répandus chez les israélites : toujours habiles à s’approprier le savoir des autres, ils ne sont presque jamais véritablement artistes par nature. »

 

En 1920, utilisant son « art » pour exalter son antisémitisme, il présente même, au Palais Garnier, son opéra lyrique La légende de Saint-Christophe, qu’il présente comme « un drame antijuif » dans le but de combattre « la nauséabonde influence judéo-dreyfusarde ». Dans le livret, des personnages aux actions très négatives, sont par exemple décrits comme ayant des « cheveux crépus et nez busqué ».

 

D’autres exemples significatifs, portant la marque de cette obsession raciste antisémite, sont encore nombreux tout au long de « l’œuvre » de Vincent d’Indy.

 

Les élus parisiens savent qu’ils n’ont pas compétence à juger la qualité d’une œuvre artistique. Ici, ce n’est pas le sujet. Ils savent aussi que l’histoire de notre ville, mêlée à celle de notre pays, est une histoire complexe qui ne doit subir aucune simplification ou analyse anachronique. 

 

Mais, le choix du nom que l’on attribue à une avenue et tout particulièrement à un établissement scolaire public, lieu de transmission de connaissances et de valeurs universelles, ne peut être fait sans réflexion. C’est un sujet grave et sérieux car il marque plusieurs générations de jeunes élèves.  Ce nom doit être celui d’une femme ou d’un homme dont l’existence est porteuse de sens et constitue un exemple. Il doit transmettre des valeurs symboliques conformes à celles de la République qui n’est pas un régime neutre. Notre République est forte quand elle défend ses idées. Les nombreux écrits et même certaines œuvres de Vincent d’Indy nous apparaissent, d’évidence, tourner radicalement le dos à ces principes fondateurs. Les choses ne peuvent donc rester en l’état.

 

Sur proposition des élus du Groupe Communiste et du parti de gauche, le Conseil d’arrondissement émet le vœu :

 

 

 

 

-         Que le Maire de Paris autorise qu’une réflexion s’engage pour attribuer à cet établissement scolaire un nouveau nom conforme aux valeurs émancipatrices de la République et de Paris.

 

-         Que pour cela, une commission réunissant des représentants du rectorat de Paris, les différents acteurs de l’établissement scolaire concerné, les représentants du Conseil de Quartier, les représentants d’établissements susceptibles d’être intéressés (Conservatoire municipal du 12e, CISP, etc.) et les élus municipaux,  se mette en place pour travailler en ce sens. Cette réflexion se ferait en concertation permanente avec le Principal du Collège et avec son accord, dans le but d’éclairer les élus du Conseil d’établissement, seule instance habilitée pour changer le nom du Collège.