Demain, lors de la séance du Conseil de Paris, une délibération présentée par l'Exécutif municipal sera présentée afin qu'une Place parisienne prenne le nom de Soljénitsyne. Avec mes amis et camarades du Groupe communiste et élus du Parti de Gauche, dont notamment Danielle Simonnet et Ian Brossat, nous voterons contre. Pour nous , l'antisémitisme ne doit pas être condamné seulement le temps d'une valse à Vienne en ciblant exclusivement la présidente du FN. Les idées d'extrême droite antisémites, racistes et réactionnaires doivent être combattues sans relache, d'où qu'elles viennent. 

Pour expliquer mon vote, j'ai publié la tribune suivante dans le journal en ligne Médiapart.

solje_poutine.jpgLe Conseil de Paris des lundi 6 et mardi 7 février se prononcera sur le choix de baptiser une place du 16e arrondissement du nom de l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne.

Pour ma part, avec plusieurs de mes amis, nous voterons contre. Pourquoi ?

Certes, Soljenitsyne fut une des nombreuses victimes du stalinisme. Emprisonné 8 ans au Goulag de 1945 à 1953, pour avoir écrit quelques lignes critiques envers le régime, il connut dans sa chair la violence et l’absurdité de ce qui était devenu une dictature. Son roman Une Journée d’Ivan Denissovitch paru en 1962 dénonçait avec pertinence l’univers concentrationnaire. En 1973, il publia aussi L’Archipel du Goulag, et il dû quitter son pays.

Que Soljenitsyne fut une victime et un opposant au stalinisme est donc indiscutable. Il ne fut pas le premier néanmoins. Loin de là. Avant lui, dès les années 30, bien des figures majeures de la révolution russe s’étaient aussi opposées à la dégénérescence bureaucratique et policière du régime, sans connaître une telle reconnaissance internationale.

La particularité de Soljenitsyne est qu’il fut érigé de son vivant, dans les années 70, comme le symbole de l’opposition à l’oppression stalinienne. En pleine guerre froide, il bénéficia aussitôt de tous les honneurs. Du coup, bien peu de gens écoutaient encore dans le détail ce qu’il racontait, se laissant hypnotiser par sa longue barbe qui lui donnait des allures de vieux sage, alors qu’il n’était plus qu’un vieux radoteur réactionnaire. Si la musique soljenitsyenne avait un air de liberté pour les oreilles peu attentives, en réalité les paroles n’étaient qu’une nostalgie repoussante de la Russie tsariste et antisémite.

La baudruche Soljenitsyne doit donc être dégonflée. Cet homme consacra les 30 dernières années de son existence à porter un discours scandaleux. Concernant la seconde guerre mondiale, il reprochait que «l’Occident ait aidé à grandir un ennemi bien pire et autrement plus puissant » qu’Hitler, à savoir Staline. Si l’on suit sa pensée, il aurait mieux valu faire alliance avec Hitler contre l’URSS. Ce faisant, il réduit la Shoah à un épisode parmi d’autres de la seconde guerre mondiale.

Son obsession anticommuniste primaire lui fera dire souvent n’importe quoi. Lors d’une émission télévisée française en 1976 (Les dossiers de l’écran), il refusera par exemple de condamner la dictature de Pinochet au Chili.

imagesCAZ071FA.jpgEn 1993, à l’invitation de Philippe de Villiers, il vint en Vendée prononcer un discours stupide où il laissa éclater une nouvelle fois sa haine de la Révolution française. A cette occasion il affirma notamment : « La Révolution française s'est déroulée au nom d'un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s'exclure mutuellement, sont antagoniques l'une de l'autre! La liberté détruit l'égalité sociale - c'est même là un des rôles de la liberté -, tandis que l'égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n'est pas de leur famille. » Il détestait toute idée de Révolution qui avait anéanti selon lui, en France comme en Russie, «le naturel de la vie», comprendre l’Ancien régime monarchiste.

En 2002, il publie Deux siècles ensemble, un énorme ouvrage indigent où l’antisémitisme transpire à travers toutes les pages. Pour lui, les juifs sont responsables de tous les moments sombres de l’Histoire de la Russie. Il affirme même que certains pogroms meurtriers étaient à l’initiative des juifs eux-mêmes ! Il réhabilite tout au long de ces pages le Tsar de Russie Nicolas II qui fut pourtant un antisémite virulent.

J’arrête là. Le statut d’ancien prisonnier et de victime d’une dictature ne donne pas tous les droits et ne doit pas justifier tous les errements idéologiques. Pendant 27 ans de son existence Nelson Mandela fut emprisonné par l’infâme régime d’apartheid. A sa sortie de prison, cet homme magnifique ne portait nulle haine contre les afrikaners et consacra son énergie à mettre fin au régime raciste d’Afrique du Sud.

Soljenitsyne fut tout l’inverse. Pendant au moins trois décennies, sa voix fut celle d’un illuminé mystique, réactionnaire, monarchiste et antisémite.

Je ne m’étonne donc pas qu’au Conseil de Paris le groupe Nouveau Centre qui fut à l’initiative de cette délibération il y a deux ans, est le même qui, il y a un mois, demandait que les subventions de la Ville de Paris soit réduite pour un théâtre qui produisait une pièce que des fanatiques jugeaient « blasphématoire ». Par contre, je m’indigne de constater qu’elle a aujourd’hui le soutien des élus socialistes et du Maire de Paris.

En 2012, on ne peut condamner l’antisémitisme et le mépris de nos principes républicains quand ils sont portés par un parti d’extrême droite et, en même temps, donner le nom à une place parisienne d’un homme qui de façon obsessionnelle fut l’étendard de cette vision réactionnaire du monde.

Ni schizophrénie, ni hypocrisie, pour moi c’est clair, Paris, capitale de la République Française, n’a pas à nommer une de ses places du nom d’un homme qui détestait avec rage les principes sur lesquels s’est fondé notre pays.