Paris-Celine-PatrickBuisson-archyves.jpgJe m’indigne dans les lignes qui suivent du contenu d’un livre, au titre scintillant, presque féminin : « Paris Céline ». Pour moi qui aime tant les livres, c’est un crève cœur. Celui là est un bel objet, d’une facture irréprochable, où les pages sont d’un grammage de haute qualité, qui est à classer dans ce que les libraires nomment « les beaux livres », mais dont on peine à comprendre dans un premier temps qui en est vraiment l’auteur. Au centre de la couverture, c’est le visage connu du comédien Lorant Deutsch qui apparaît, surgissant l’air soucieux d’une fenêtre, comme les personnages d’Aglaë et Sidonie de notre enfance, occupant une telle place qu’il dissimule par sa seule image le nom de celui qui a tenu la plume : Patrick Buisson. Ce flou est bien entendu volontaire de la part de l’éditeur, les éditions Albin Michel, et aussi de MM. Buisson et Deutsch. Qui ne comprend pas la ruse ? Un peu comme on poserait du miel sur la table pour attraper les mouches, mais en cachant en coulisse l’abeille qui l’a fabriqué de peur que son dard effraye. Voilà donc un livre entièrement rédigé par Patrick Buisson, mais auquel Lorant Deutsch apporte une contribution médiatique décisive. Sans ce dernier, tout s’effondre.

 

patrick_buisson_la_cause_du_peuple.jpgCet homme n’est pas un ingrat et sait mouiller le maillot pour défendre un projet qui lui tient à coeur. Dans le cadre d’une tournée promotionnelle mêlant son dernier film (un dessin animé où il prête sa voix) et cet ouvrage, M. Deustch a été l’invité de Stéphane Bern le 15 octobre dernier sur RTL (cliquez ici, et écoutez à partir de 4 mn 30 secondes). Au cours de cette émission d’ailleurs, en référence à la controverse sur son « pitronome » qui nous a opposés au début de l’été, il n’a pas manqué de se moquer de votre serviteur en affirmant à mon sujet : « ce gars là n’a parlé de moi que pour faire parler de lui. C’est assez stupide. Le fer de lance de toute cette polémique a écrit un livre qui supplie le retour de Robespierre. » Damned ! Me voilà démasqué. J’ai donc utilisé l’immense notoriété de M. Deustch pour attirer un instant la lumière vers moi. Sale type que je suis. M. Deustch est jaloux de sa notoriété, il ne la prête pas à n’importe qui. Par contre, il veut bien la mettre à profit de l’ancien rédacteur en chef de Minute, devenu conseiller de Nicolas Sarkozy, pour parler de Louis-Ferdinand Céline. Car ensuite, au cours de la même émission de RTL, M. Deutsch a expliqué qu’il avait accepté de former ce tandem avec Buisson, qui a d’abord commencé par un documentaire vendu en DVD, car il avait trouvé dès le départ « son projet formidable », affirmant dans la foulée aussi que « le livre est vraiment formidable ». Au moins c’est clair. Il soutient l’entreprise de Buisson et n’esquive pas en disant qu’il n’est que l’interprète ou le guide d’un texte qu’il n’assumerait pas. Non, pour lui, ce que l’on peut lire dans cet ouvrage, vendu pour la modique somme de 24 euros est « formidable ». Pas fou néanmoins, dans cette même émission, vraisemblablement échaudé par les critiques que nous avons portées contre son Métronome, il essaye toutefois de prendre ses distances avec Louis-Ferdinand Céline en assurant que ce dernier est « atroce et indéfendable », qu’il est « un être humain le plus abominable », mais pour aussitôt ajouter qu’il est quand même un « admirable monstre », « un monstre génial » et que dans ce livre « on ne va pas faire un procès en réhabilitation de Céline, on va seulement faire un voyage dans les lieux où il a vécu et certainement pas plus loin que cela ».

 

LORNT-_1.JPGEt bien pour ma part, après l'avoir lu, j’affirme que ce livre, suite au documentaire produit par la chaine Histoire, n’est pas « un projet formidable », ni une promenade qui se limiterait à montrer, tel que nous l'affirme le "guide" Deutsch, sans plus de jugements, les simples lieux où vécut Céline. Baratin. C’est tout l’inverse. Ce bouquin  participe précisément et volontairement, par ses silences, ses omissions, ses choix de vocabulaire, ses euphémismes et ses mensonges, à une réhabilitation repoussante de Louis-Ferdinand Céline et ses sinistres compagnons, s’imbriquant de façon cohérente dans une offensive idéologique que j’ai essayé de démonter dans la première partie de ce billet. Pour aller à l’essentiel des raisons de mon indignation, j’ai tenté de sélectionner et rassembler  mes principales critiques contre ce « Paris Céline » en quatre parties. Les voici.

 

celine.jpg1 – Pour commencer, le champ sémantique utilisé tout au long de ce livre pour qualifier l’homme Louis-Ferdinand Céline est éclairant par sa complaisance. Celui qui est pour Patrick Buisson d’abord et essentiellement « un des plus grands romanciers du 20ème siècle » (p.8), est aussi un « énergumène » (p.8), aujourd’hui injustement «super tricard » à Paris à cause des élus parisiens (évidement sectaires) qui le voient comme un « monstre » (p.8), alors qu’il est un « voltigeur des barrières » et un « grand seigneur de la rampe du pont » (p.10), une sorte de « contrebandier » (p.10), un « passager clandestin de l’histoire de Paris », certes « vraiment pas un ami du genre humain, Louis-Ferdinand » (p.88), mais dont le style a « la suprême élégance du clair-voyant, c'est-à-dire de celui qui voit plus loin et plus profondément que les autres » (p.10). Céline fut un « médecin des pauvres », « on l’aime bien le Dr Destouches », bien sûr c’est « un médecin fou », mais c’est « un fin connaisseur de la nature humaine (..) partagé entre compassion et lucidité féroce » (p.88). Durant la guerre, il lui serait même arrivé (selon Buisson, mais c’est invérifiable et mentionné dans aucun ouvrage) d’apporter son aide aux résistants blessés et aux victimes de nazis puisqu’il « s’empresse de soigner de son mieux » les gens « torturés par la Gestapo » (P.135) que l’on amène chez lui.  Après la guerre, à son retour à Meudon en 1951, sa maison n’est plus que « le tombeau d’un mort-vivant » (p. 148), il est un « Alceste banlieusard » (p.148), un « pauvre qui pu » victime de persécuteurs (p. 178), une « boite à chagrins » (p. 180) et « malgré l’épuisement physique, il reste l’homme des fulgurances » (p.188). L’ouvrage se termine mélancoliquement par une photo où  « Lorant Deutsch se recueille sur la tombe de Céline » (p.194). Bref, à en croire ce recueil, Céline ne fut qu’un personnage haut en couleur, exagéré, plein de contradictions et finalement… pas tant que cela un mauvais bougre.

 

Pourtant, pour parler de l’homme Céline, car c'est bien lui le sujet, tous ces euphémismes, ces qualificatifs, sont scandaleux intellectuellement.

 

bagatelles.jpg2 - Ainsi, en près de 200 pages, le mot « antisémite » est utilisé une seule fois, à la page 91, où son infect torchon Bagatelles pour un massacre paru en décembre 1937, est qualifié de « délire antisémite ». Et c’est tout. En 200 pages, ce sera le seul moment où les écrits de Céline seront qualifiés comme antisémites. Rien de plus. Pas une seule fois il n’est qualifié de sa vraie nature, avec des mots justes, c'est-à-dire un raciste obstiné, un anticommuniste violent, un pro nazi, un collaborateur détestable, un lâche qui n’aura même pas le courage d’assumer ses positions à la libération, un pro fasciste qui détestait les idées des Lumières, un insulteur méprisant pour tous ceux qui ont résisté au péril de leur vie, etc… Cet homme fut un ennemi des juifs des plus rageurs, et un raciste conséquent qui fit plusieurs fois reproche aux autres antisémites qui composaient le gouvernement de Vichy, ou animaient la collaboration, d’être trop mous et pas assez racistes. Il écrira par exemple à Jacques Doriot, le chef du Parti Populaire Français (PPF), seule tentative sérieuse de construction d’un parti fasciste, pour le mettre en garde contre tous les français d’origine étrangère (italiens, espagnols, ..) qui composaient alors la direction de son parti. Entre août 1940 et juin 1944, il écrira plus de 40 lettres, c'est-à-dire près d’une lettre par mois, toujours d’un antisémitisme violent, publiées dans les principaux journaux collaborateurs (Je suis partout, La Gerbe, L’Emancipation nationale, Au pilori, Le Cri du peuple, etc…). Chaque fois, il appelle au meurtre, à la haine avec une rage sidérante, qui indigne même jusqu'aux officiers allemands présents à Paris. Sa détestation des juifs lui fait inventer les détails les plus sordides,  par exemple, à propos du camp de Drancy, il écrit dans le journal antisémite « Je suis partout » du 21 mai 1943 : « Juifs entre eux. Scandale au camp des internés de Drancy. Marché noir dans des conditions odieuses car l’appât du gain est si fort que les prisonniers se montrent impitoyables les uns pour les autres (…) le plus répugnant est le marché noir des WC. Et il faut bien convenir que seuls des juifs pouvaient imaginer pareil trafic ! Le matin, de solides gaillards occupent les lieux d’aisance et ne les libèrent que moyennant finances ».

 

Une autre fois, lors de l’ignoble exposition de propagande « Le juif et la France » ouverte à Paris au Palais Berlitz en septembre 1941, les citations antisémites de Céline ornent les murs et sont répercutées par la TSF et les bandes d’actualité. Mais cette promotion de ses idées ne lui suffisent pas et il écrira au responsable de l’Institut d’études des questions juives chargé de l’exposition pour lui dire qu’il est « un peu peiné de voir qu’à la librairie ni Bagatelles ni l’Ecole (ses deux principaux ouvrages antisémites) ne figurent alors que l’on y favorise une nuée de petits salsifis, avortons de la 14e heure ». Sa requête sera immédiatement entendue par les autorités !

 

Tout cela, et beaucoup d’autres choses encore, le « Paris Céline », ce « projet formidable » conduit par MM. Buisson et Deutsch ne le mentionne jamais en 200 pages. On ne saura rien de cette correspondance, de cet engagement, de cette obsession à se présenter comme celui qui déteste le plus les juifs en France entre 1940 et 1944. En lisant « Paris Céline » on a l’impression que Céline est resté à Montmartre pendant quatre ans, dans une sorte de retraite où il passe son temps avec quelques amis artistes et marginaux. Chez Buisson et Deutsch, les ouvrages antisémites et anticommunistes de Céline, Bagatelles pour un massacre, Mea culpa, L’école des cadavres, sont seulement présentés comme des « pamphlets » (p. 122) sans plus de précisions. Pamphlets ? C’est tout ? C’est un peu court pour qualifier cette littérature de caniveau qui justifia les pires meurtres. Pouah !

 

le_vigan.jpg3 – Dans « Paris Céline » la nature et l’engagement politique de l’entourage amical de Céline n’est jamais présenté avec précision, mais toujours avec ambiguïté. Un exemple, le livre consacre quatre pages à propos de son ami le comédien Robert Le Vigan. Il est présenté comme « le Christ de la Butte », certes « pas gentil du tout » (p. 128), mais surtout comme un artiste, « un mystique halluciné », profondément habité par les rôles qu’il aura à jouer au point de se mutiler. On n’en sera pas plus à son sujet. Patrick Buisson prend le temps de conclure ce portrait d'une curieuse façon :  « la seconde guerre mondiale sera l’occasion (…) d’un ultime repas qu’il prendra à la table de l’occupant, ce qui lui vaudra procès en épuration, indignité nationale et exil » (p. 130). Présenté ainsi, on se dit vraiment que ceux qui cherchent des noises à Le Vigan à la Libération ont exagéré. Indignité et exil pour un repas ?La vérité est un peu différente. Robert Le Vigan fut un membre actif du PPF de Jacques Doriot à partir de 1943 et ardent délateur dans les milieux artistiques auprès de la Gestapo. Sur Radio Paris, la radio collabo, il fera de nombreuses déclarations antisémites. C’est pour cela qu’il sera condamné à la Libération, et non pour un simple repas. Mais, le « projet formidable » de MM. Buisson et Deutsch ne s’embarrasse pas de détails. Idem concernant le dessinateur Ralph Soupault, présenté comme faisant partie de la joyeuse équipe de « pochtrons et d’artistes » (p. 120) qui gravitent autour de Céline. Il n’est jamais précisé qu’il fut le dessinateur de Combats, le journal de la Milice, et de l’antisémite Je suis partout, ni qu’il dirigea la Fédération Paris-Ville du PPF de Jacques Doriot à la veille de la Libération. Bref, on le constate à travers ces deux exemples, puisé parmi d'autres carc’est une constante au fil des pages de ce livre : les collaborateurs actifs sont toujours présentés comme une dynamique bande de « déconneurs », un bande de potes, assez éloignée du fracas de la guerre et de l’armée allemande. C’est un mensonge.

 

celine2.jpg4 – Je livre dans ce dernier points quelques éléments pêle-mêle qui m’ont indignés. Il est sidérant de constater que sous la plume de Buisson, Gringoire, ce journal d’extrême droite, où l’antisémitisme avait toute sa place, qui titra le 10 novembre 1938 « Chassez les métèques » et qui provoqua le suicide de Roger Salengro, Ministre de l’intérieur du Front populaire, par une odieuse campagne de calomnie, devient benoîtement un simple journal de « la droite polémiste ». Du Buisson tout craché ! L'extrême droite n'existe pas, elle n'est que "polémiste"... Il est d’un humour douteux de lire comme légende d’une photo où l’ont voit des soldats allemands devant le Sacré-Cœur qu’il s’agit de « touristes en feldgrau » (p. 136).  Il est stupide de laisser croire que Louis-Ferdinand Céline était un « anarchiste-libertaire » alors que fondamentalement, quoi qu’il dise de lui, toutes ces idées sont depuis longtemps des convictions d’extrême droite et qu'il méprise pronfondément le mouvement ouvrier, ses luttes, ses organisations, ses esporis. Il est loufoque de présenter Céline à la fin de sa vie comme un semi-clochard, alors que son éditeur lui versa à son retour en France en 1951 de confortables avances financières. Par contre, pour se faire plaindre, il se déguisera en clochard, ce qui n'est pas la même chose. Il est méprisable d’ouvrir cet ouvrage en s’étonnant et même en s’offusquant que Paris n’ait pas donné le nom d’une de ses rues à Céline. Quelques points de suspension, des onomatopées et une certaine oralité du style ne doivent pas faire oublier que cet homme, je dis bien l’homme, fut une ordure qui profita de son talent de plume pour attiser les haines. Si Paris gravait le nom de Céline dans ses murs, ce serait un déshonneur.  Enfin, il est particulièrement vicieux de raconter que Paris eut rendez-vous avec « l’apocalypse » la nuit du 21 avril 1944 lorsque l’aviation britannique bombarda la capitale. Certes, ce bombardement fut inutilement meurtrier. Mais le mettre ainsi en exergue, avec des mots très durs, en ne mentionnant jamais la rafle du Vel d’hiv, le port de l’étoile jaune, l’arrestation et l’exécution de résistants, est à mes yeux une signature idéologique.

 

tombe_de_LF_Celine.jpgVoilà donc quelques vérités, parmi d'autres, beaucoup d'autres, sur « le projet formidable » de MM. Patrick Buisson et Lorant Deutsch. Amoureux des livres d'histoire et de la littérature, il va de soi que ma colère ne demande en conséquence aucune interdiction. Chaque jour des centaines de livres médiocres ou idéologiquement révoltants se vendent dans les librairies de France. Celui ci est dans l'air du temps, et publier sur Louis-Ferdinand Céline est un business plus que jamais juteux qui fait encore la fortune de quelques maisons d'éditions. Libre à chacun donc de lire ce qu’il veut. Si je dénonce ici un livre, c'est que je considère que ce type d'ouvrage s'inscrit dans un ensemble idéologique tout à fait cohérent. Patrick Buisson est un homme sérieux.. Je m'en suis déjà expliqué dans un billet précédent. Je veux par contre que chaque citoyen soit lucide sur le contenu d’un ouvrage d’apparence si attrayante qu'on lui présente comme "formidable" dans quelques médias. Quelques belles photos du Paris du début du 20ème siècle, quelques descriptions enlevées, mais si méprisantes pour le peuple de Paris, ne doivent berner personne. Céline détestait l’égalité, méprisait les idées des Lumières. C’est pourquoi pour ma part, je ne m’émerveillerai jamais devant son style au point d’en perdre la raison.

 

Et je n’irai jamais me recueillir sur la tombe d’un tel salaud. Dans mon panthéon des écrivains des années 30, mes héros se nomment Roger Vailland, Louis Guilloux, Vercors, Robert Desnos, et beaucoup d'autres...

 

Post-scriptum : J’ai constaté que M. Lorant Deutsch, lors de notre précédente altercation intellectuelle, a répété dans tous les médias que les critiques contre son Métronome n’étaient portées que par une poignée de personnes. Il effaçait ainsi les nombreux historiens qui avaient publiquement jugé son travail médiocre. Cette fois ci je prends les devants et j’invite chacun à lire les articles de Guy Konopnicki (publié dans Marianne 2) et de Yves Pagès, brillant célinien (publié dans Rue 89) qui critiquent eux aussi ce « Paris Céline ».