SAM_2799_DxO.jpgLes forces sociales engagées dans le maintien de l’ordre idéologique  adoptent vis-à-vis des femmes et des hommes disparus, qui furent des révolutionnaires conscients, deux types d’attitudes. L’une consiste à transformer le révolutionnaire ciblé en une icône froide, dont l’image peut même se retrouver imprimée sur des tee-shirts ou des paquets de cigarettes, célébrée unanimement par les partis officiels de la gauche et la droite (et même de l’extrême droite) qui ronronnent en chœur  à son sujet, et qui surtout écarte généralement avec soin la dimension sociale de son engagement. L’hommage rendu à Jean Jaurès par certains ces derniers jours en est l’exemple typique. Il en donnerait presque la nausée. Je ne généralise pas, il y a eu bien sûr de belles choses dans cet ensemble contradictoire. J’ai pu voir à Maraussan dans l’Hérault (où Jaurès vint inaugurer une des premières coopératives viticoles) une agréable pièce de théâtre réunissant les comédiens Jean-Claude Drouot et Pierre Arditi qui campaient des Jaurès et Clémenceau attendrissants, même si l’arrière-pensée du texte, visant à réconcilier les deux hommes est discutable … L’œuvre de Jérôme Pellissier « Rallumer tous les soleils » est aussi absolument à voir, et il en est ainsi à travers tout le territoire. En un mot, tout ce qui fait découvrir et lire Jaurès est bon à prendre… En fait, ce qui m’agace c’est ce que les Cambadélis, Valls et compagnie ont cherché à faire de ce centenaire trop grand pour eux. Trop grand également pour le locataire de l’Elysée.  Qui a bien pu conseiller à François Hollande de venir rendre hommage à Jaurès le 31 juillet accompagné de Sigmar Gabriel, dirigeant du SPD mais surtout actuel vice-chancelier d’Angela Merkel pour  boire un express au Café du Croissant ? Quel drôle de choix. L’amitié franco-allemande, oui mille fois oui, mais pourquoi le faire aux côtés d’un homme qui symbolise politiquement l’adieu au socialisme outre Rhin ? On comprend que ce matin-là M. Hollande soit resté silencieux, car franchement qu’aurait-il pu dire qui ne soit indécent intellectuellement ? Et puis d’autre ce sont chargés de faire les sous-titres.  Comme le dit fort bien l’écrivain et metteur en scène Jérôme Pellisier dans l’hebdomadaire Politis, ainsi « Ils ont hollandisé Jaurès ! ». Dans cette manœuvre, on confond allègrement le réformisme radical de Jaurès avec le réformisme libéral de Hollande, comme si l’un avait un lien avec l’autre ? Dans son Histoire socialiste de la Révolution Française, Jaurès nous prévenait, visionnaire : «On a beau regarder les évènements du point de vue de l’histoire, il est impossible de développer ce grand drame sans s’y mêler. On va réveillant les morts et, à peine réveillés, ils vous imposent la loi de la vie, la loi étroite du choix, de la préférence, du combat, de l'âpre et nécessaire exclusion. Avec qui es-tu ? Avec qui viens-tu combattre et contre qui ? »

Précisément, au Parti de Gauche, nous connaissons le prix qu’il y a à « réveiller le morts » même le temps d’un hommage. Nous respectons les corps éteints en maintenant allumées les idées qui les animaient. C’est là, après l’hommage unanime et dépolitisé de leur « saint Jaurès », la deuxième attitude des tenants de l’ordre établi vis-à-vis des révolutionnaires de 1793: la haine et la calomnie. En premier chef, Maximilien Robespierre en est la victime depuis plus de 220 ans désormais. Aujourd’hui, son seul nom suffit à faire hurler un responsable de droite, UMP et Modem confondu, un excité du FN, mais aussi un bien-pensant campant à la tête du PS. Pourtant, le même Jaurès, qu’ils ont tous célébré avec dévotion, disait de Robespierre qu’il avait une « exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance, l'essentielle grandeur de l'homme. ».

SAM_2819_DxO_1.jpgMais surtout, replaçant les choses dans leur contexte historique, dans son exceptionnelle Histoire socialiste de la Révolution Française (qui vient d’être rééditée et qui mérite votre aide pour une souscription), voici comment Jean Jaurès rendait hommage à «  l’incorruptible », loin des anachronismes et des frayeurs des hypocrites actuels : « … Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m’interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : Ici, sous ce soleil de juin 93 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins. Oui, je suis avec lui parce qu’il a à ce moment toute l’ampleur de la Révolution. Je suis avec lui, parce que s’il combat ceux qui veulent rapetisser Paris à une faction, il a gardé le sens révolutionnaire de Paris. Il empêchera l’hébertisme de confisquer l’énergie populaire ; mais il ne rompt pas avec cette énergie ; (…) Il n’a peur de Paris, et la preuve, c’est qu’il conseille aux sans-culottes parisiens de ne pas s’enrôler en masse pour les frontières, de rester armés au cœur de Paris pour préserver la capitale de toute surprise contre-révolutionnaire. S’il avait eu contre la Commune de mauvais desseins, il aurait fait le vide autour d’elle : il aurait expédié en Vendée ou en Flandre, ou en Roussillon, ou sur les bords du Rhin, les patriotes véhéments. Il s’applique, au contraire, à les retenir et il supplie la Commune de se servir de cette force populaire non pour subordonner, non pour violenter ou menacer la Convention, mais pour la protéger au contraire, pour lui donner la confiance invincible qu’elle communiquera à la France et aux armées (…) Par la Convention loyalement unie à une commune ardente, mais respectueuse de la loi, c’est toute la France qui gouverne, qui administre, qui combat. Paris est le foyer le plus vaste, le plus ardent et le plus proche où la Révolution se réchauffe : il n’est pas à lui tout seul la Révolution. La démocratie est donc pour Robespierre à la fois le but et le moyen : le but puisqu’il tend à rendre possible l’application d’une Constitution en qui la démocratie s’exprime ; le moyen puisque c’est avec toute la force révolutionnaire nationale, concentrée, mais non mutilée, qu’il veut accabler l’ennemi. Hors de lui le reste est secte. O socialistes, mes compagnons, ne vous scandalisez pas ! Si le socialisme était une secte, si sa victoire devait être une victoire de secte, il devrait porter sur l’histoire un jugement de secte, il devrait donner sa sympathie aux petits groupements dont les formules semblent le mieux annoncer les siennes, ou à ces factions ardentes qui en poussant presque jusqu’au délire la passion du peuple, semblaient rendre intenable le régime que nous voulons abolir. Mais ce n’est pas d’une exaspération sectaire, c’est de la puissante et large évolution de la démocratie que le socialisme sortira : et voilà pourquoi, à chacun des moments de la Révolution Française, je me demande : quelle est la politique qui sert le mieux toute la Révolution, toute la démocratie ? Or, c’est maintenant la politique de Robespierre. Babeuf, le communiste Babeuf, votre maître et le mien, celui qui a fondé en notre pays, non pas seulement la doctrine socialiste, mais surtout la politique socialiste, avait bien pressenti cela dans sa lettre à Coupé de l’Oise : et voici que quinze mois après la mort de Robespierre, quand Babeuf cherche à étayer son entreprise socialiste, c’est la politique de Robespierre qui lui apparaît comme le seul point d’appui. A Bodson, à ce Cordelier ardent qui assistait aux séances du club dans la tragique semaine de mars 1794, où l’hébertisme prépara son mouvement insurrectionnel contre la Convention, à Bodson, resté fidèle au souvenir d’Hébert, Babeuf ne craint pas d’écrire, le 29 février 1796, qu’Hébert ne compte pas, qu’il n’avait su émouvoir que quelques quartiers de Paris, que le bonheur commun devait avoir pour organe toute la communauté et que Robespierre seul, au-delà des coteries, des sectes et des combinaisons artificielles et étroites, a représenté toute l’étendue de la démocratie. »

SAM_1451.JPGEn 2014, je crois donc utile de défendre la mémoire de Maximilien Robespierre, et de ses camarades, non pas de façon dévote cela va de soi, mais comme une tâche politique, pétrie d’intelligence, défendant le sens profond de la Révolution Française et la portée sociale de ce grand bouleversement. Épargnez-moi les niaiseries… Ce type de combat politique et culturel va évidemment de pair avec l’ensemble des luttes sociales que nous devons mener. De grâce, que l’on m’épargne ici les commentaires du type « vous n’avez rien d’autre à faire que cela ? » que j’entends parfois. Si, et nous le faisons. Dans toutes les villes de France, les militants du PG sont au premier rang quand des salariés luttent pour le maintien de leurs emplois, pour la défense des services publics, pour exiger une autre politique économique, etc… ce combat, nous le menons, et aveugle, ou de mauvaise foi celui qui ne le voit pas. Mais, cela ne suffit pas. Je m’enorgueillis que les militants du Parti de Gauche (avec d’autres) s’engagent avec talent dans des batailles d’ordres idéologiques et culturelles. A Paris, mes camarades ont rendus hommage à Jaurès de belle manière. A Marseille, mes amis Jean-Marc Cavagnera , élu de l’arrondissement, et Mickael Balmont , plein d’énergie et fraichement sorti du PS pour rejoindre le PG, sont en première ligne pour empêcher le Maire UMP du 9e arrondissement de débaptiser une Place Maximilien Robespierre pour la remplacer par les noms de deux militants provençaux, se réclamant de Frédéric Mistral et du « félibrige ».

Le 14 juillet, un rassemblement festif et populaire fut organisé dans le quartier pour la défense de ce nom pour la Place. Plus d’une centaine de personnes présentes qui ont défilé, plusieurs prises de parole, dont celles d’un élu PCF, d’une ancienne élue PS, d’un représentant de la Libre Pensée, de l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie, et bien sûr du Parti de Gauche par l’intermédiaire de Jean-Marc et Mickael. Bref, ce fut un beau succès dont la Marseillaise et La Provence ont rendu compte.

Je m’y suis rendu avec ma camarade et amie Mathilde Larrère, animatrice de notre Groupe des historiens du PG. Mathilde est une de ces brillantes historiennes et universitaires qui n’ont jamais froid aux yeux pour défendre leurs convictions. J’admire cette camarade qui incarne bien cette génération d’intellectuels et d’historiens qui en ont assez d’entendre tant de sottise et de mensonge sur l’Histoire sociale de la France, le mouvement ouvrier, la République et la Révolution Française. A ses côtés, j’en cite d’autres pèle mêle : le talentueux Jean-Numa Ducange qui ne cesse de publier sur Jaurès, La Révolution Française, la social-démocratie allemande avec un appétit qui force le respect, l’énergique et surprenante  Cécile Obligi auteur d’un remarquable ouvrage qui je conseille à tous, les travaux du bondissant et si sympathique Guillaume Mazeau, ceux de l’intraitable Sophie Wahnich, je pense aussi bien sûr  à Yannick Bosc et Marc Belissa et leur volumineux « Robespierre, la fabrication d’un mythe » qui ont sonné le clairon parmi les premiers quand la mairie UMP de Marseille a voulu s’en prendre à la place nommée Maximilien Robespierre. Ces historiens, auquel il faut ajouter « les anciens »  Michel Biard, Jean-Clément Martin, Michel Vovelle, Florence Gauthier qui fut ma professeur à l’université Paris VII, le délicieux Claude Mazauric et beaucoup d’autres que j’oublie et qui m’en voudront sans doute, on ne les voit pratiquement pas dans les médias où tant de bêtises se racontent et se développent.

Ne croyez pas que je sois hors sujet de l’actualité médiatique. Le 14 juillet dernier, l’animateur Stéphane Bern proposait dans ses « Secrets d’histoire » sur les chaines de service public, un spécial « Danton » fort discutable, mais qui a au moins le mérite d’exister après plusieurs opus sur les têtes couronnées du monde entier. Bern s’empressera d’ajouter dans la presse, comme pour se justifier : « Danton incarne bien cette Révolution faite de moments héroïques, glorieux et de petits travers, de zones d’ombres et de trahisons. On peut lui reprocher beaucoup de choses mais il n’a pas de sang sur les mains. J’avoue que j’aurais eu du mal à consacrer un numéro de Secret d’Histoire à Robespierre par exemple. » On s’étonnera un peu de cette présentation hâtive du personnage faite par M. Bern. On s’amusera d’abord de constater que pour notre souriant animateur aux idées monarchistes affichées, le fait que Danton ai voté la mort du roi, l’amène toutefois à dire qu’il « n’a pas de sang sur les mains ». Tant mieux. Mais, je trouve surtout piquant qu’en ces temps où la Ve République se décompose par des affaires à répétitions, mêlant corruptions et malversations financières, notre historien du service public prenne pour modèle de révolutionnaires, un homme qui était un corrompu notoire. Mais surtout, M. Stéphane Bern, homme sans doute intelligent, devrait cesser cette censure à postériori et permettre qu’enfin on parle de Robespierre sur le service public, autrement que par des caricatures grotesques, et que l’on donne la parole à des historiens y compris de façon contradictoire.

J’arrête là cette longue promenade qui n’a pas fin… Je la conclus sur un point de fierté. Puisque personne ne veut rendre hommage aux jacobins, nous nous en chargeons. Le 28 juillet dernier, à Paris, Place de la Concorde, 220 ans après la mort de Maximilien Robespierre et d’une centaine de ses amis, dont Louis-Antoine Saint-Just, Augustin Robespierre, Jean-Baptiste Fleuriot-Lescot le Maire de Paris de l’époque, Georges Couthon… bref, le jour anniversaire de leurs morts, mes amis du PG Paris (bravo à chacun des présents) amenés par Mathilde Larrère et Paul Vannier ont rendu un bel hommage que je vous propose de retrouver dans la vidéo qui suit.


Qui est Robespierre? Hommage pour les 220 ans... par lepartidegauche