beziers-robert-menard-change-le-nom-de-la-rue-du-19-mars-196_529343_516x343.jpgAujourd’hui à 14h30, le maire apparenté FN de Béziers, M. Robert Ménard débaptisera dans sa ville la "rue du 19 mars 1962" pour la nommer « rue Commandant Denoix de Saint Marc » suite à une décision votée, non sans contestation, par le Conseil municipal du 11 décembre dernier.

Trois mois après ce vote, dans le journal municipal distribué dans toutes les boites aux lettres, donc financé par l’ensemble des contribuables biterrois, le maire appelle la population à se rassembler pour « saluer la mémoire d’un héros français », à savoir Hélie Denoix de Saint Marc (lire ici pour en savoir plus)présenté seulement comme ancien déporté et résistant en oubliant qu’il fut aussi un officier putschiste,  et ainsi « effacer la honte d’une rue du 19 mars 1962 ».

Dans « Le Journal de Béziers » on arbore en pleine demi page sur la même photo le  Commandant Denoix de Saint Marc et le Général Maurice Challe, principal organisateur du putsch des généraux d’Alger du 22 avril 1961. Pour celui qui connaît la guerre d’Algérie le message est ainsi clair : célébrer l’un, c’est honorer l’autre et le Denoix de Saint Marc qui est célébré est bien celui qui fut aux côtés des officiers putschistes d’Alger. Mais l’entreprise de réécriture de l’Histoire va plus loin, pour la publication menardiste l’existence en France de rues portant le nom du « 19 mars 1962 » est « une aberration historique ». Rien que ça. Pourtant cette date n’est là officiellement que pour permettre à tous nos concitoyens de commémorer le « cessez-le feu » entre deux adversaires d’un conflit particulièrement violent qui a duré huit longues années et a provoqué la mort 1er_re10.jpgde centaines de milliers d’êtres humains. Certes la violence mortelle n’a pas disparu à partir de cette date, par exemple on ne peut effacer la fusillade de la rue d’Isly du 26 mars, mais elle n’est pas à proprement parlé un fait de guerre entre les deux protagonistes du conflit. Quant au sort tragique des harkis, il n’est que le symptôme douloureux du fait que la guerre d’Algérie fut autant une guerre coloniale qu’une guerre civile. De façon plus générale on peine à savoir, en lisant M. Ménard et les exaltés qui l’entourent, quelle date serait plus légitime que celle du 19 mars ? Mystère. Aussi, symboliquement, faire disparaître cette date des murs et places de nos villes, sans même proposer autre chose pour célébrer la fin de ce conflit, revient à dire qu’un demi-siècle plus tard la guerre d’Algérie n’est pas terminée.

CAD4cnIWQAAzdJs.jpgAlors pourquoi Ménard fait-il cela ? On ne peut ignorer bien sûr que le maire de Béziers, né en Algérie, est le fils d’un des responsables de l’OAS d’Oran, qui fut un des groupes les plus violents de l’organisation terroriste d’extrême droite, et qu’il semble vouloir s’inscrire dans la fidélité de ce combat paternel. Mais, cela ne suffit pas. La réponse complète se situe sans doute sur deux autres types de registre. D’abord, il y a là-dedans une basse manœuvre politicienne. Depuis son élection il y a un an, assez inefficace pour résoudre les lourdes problématiques sociales et d’emplois qui minent pourtant concrètement la vie des habitants de cette ville où la pauvreté atteint des sommets, et lui-même facteur aggravant des inégalités par ses choix politiques, Robert Ménard est à l’inverse particulièrement actif sur toutes ses batailles idéologiques et culturelles d’extrême droite qui « font le buzz », comme on dit actuellement. Ainsi, il fait diversion pour masquer l’échec social de sa première année de mandat.

Mais surtout, en agissant ainsi, l’ancien président de Reporters Sans Frontières, mène une bataille culturelle. Il sait que les victoires idéologiques précèdent et accompagnent toujours les victoires politiques et électorales. Dans une ville où « les pieds noirs », leurs enfants et petits-enfants, et plus marginalement les « harkis » (indiscutablement toujours méprisés par les pouvoirs publics), constituent encore une fraction non négligeable de l’électorat, mais structurent surtout un groupe informel de mémoires blessées à l’indiscutable influence qui dépassent ses propres frontières, cette « nostalgérie vindicative» n’est pas sans avantages. Elle permet également d’accompagner en 2015 un discours agressif contre les familles biterroises d’origine maghrébine, à qui l’on attribut tous les vices, en se drapant dans le statut de victime de l’Histoire et des prétendus ascendants de ces dernières. Ainsi, Ménard forge un nouvel imaginaire où les rôles des uns et des autres s’inversent. Les opprimés d’hier deviennent les oppresseurs d’aujourd’hui.

menard.jpgDe la sorte, les ménardistes bitterois exigent une forme nouvelle de "repentance". C’est assez piquant à observer puisque l’extrême droite et la droite extrême utilisent en permanence ce terme pour stigmatiser les travaux des historiens qui font un indispensable travail de mémoire (au premier rang desquels on doit placer l'historien Benjamin Stora mais aussi beaucoup d'autres...). Avec cette obsession sur la guerre d’Algérie Ménard et ses soutiens fabriquent une nouvelle « repentance », pleine de rancoeur, où les pouvoirs publics devraient s’excuser en permanence sur les raisons qui ont amené à l’indépendance de l’Algérie en 1962, événement uniquement jugé comme une trahison intolérable. Plutôt que de cultiver la paix, de partager les mémoires diverses, de vouloir construire un futur commun et apaisé, ces idéologues veulent entretenir encore et toujours un climat de haine où la guerre d’Algérie n’est jamais finie et se rejoue 50 ans après, de façon symbolique. A la sortie de son livre « Vive l’Algérie Française ! » en 2012, Robert Ménard avait fait semblant de regretter qu’« on raconte l’Histoire avec des lunettes idéologiques ».  Quand on voit de quelle façon il profite depuis un an de sa position de maire pour exacerber un seul et unique point de vue sur le conflit algérien, celui des ultras de l’OAS, qui assassinèrent au minimum plus de 2 200 personnes (mais peut être même 10 000 ! selon d'autres) la remarque de Ménard prête à sourire si ce n’était si triste. Avec lui, on raconte l’Histoire avec les œillères sanglantes de l’OAS qui ont continué à tuer même après les Accords d'Evian de mars 1962 ! Honte à ceux qui accompagnent cette propagande, à commencer par le député UMP Elie Aboud qui localement, pour de sordides raisons électoralistes cautionne et participe à l’entreprise de redressement idéologique de la nouvelle majorité municipale. 

bzrs.jpgLa cible de cette haine est toujours la même depuis des décennies : l’arabe. Qu'importe qu'il s'agisse en réalité d'un citoyen français, sa présence est illégitime. Toujours montré comme menaçant, présenté comme un fanatique vindicatif, l’arabe, qu'ils enferment aujourd’hui dans l’image du « musulman » potentiel terroriste, est cet adversaire obsessionnel qu’une poignée d’ultras depuis plus de 60 ans veulent toujours combattre et réduire. Dans le climat troublé que nous vivons actuellement, ces blessures mémorielles jamais refermées servent à l’extrême droite de pseudo démonstration historique comme quoi : avec les arabes il faut savoir se faire respecter par la force, sinon… .

Chez Ménard et ses amis du FN, jamais le sinistre système colonial, ses inégalités et ses injustices ne sont mises en cause ni interrogés. A l’inverse, les terroristes assassins et les militaires putschistes sont commémorés et présentés comme des héros. A l’heure où les principes de la République ont besoin d’être réaffirmés, on est en droit de s’étonner que le gouvernement accepte ce genre de cérémonies par essence belliqueuses.

bzrs_3.jpgC’est pourquoi il est heureux, qu’au même moment où Ménard commettra cet acte honteux, une contre-manifestation rassemblant plusieurs associations d’anciens combattants, de partis, de syndicats et de citoyens aura lieu. Cet après-midi à Béziers, ce sont eux qui défendront l’honneur de la France républicaine. Ce sont eux qui savent que là où un système colonial injuste organisa la société durant 130 ans, ce n'était pas vraiment la France. C'est par la lucidité sur cette histoire douloureuse de notre Histoire commune que l'on construira un futur fraternel. Honte à Robert Ménard de cultiver la haine !