buisson.jpg9 pages, pas plus, sur un livre qui en compte 305 au total pour 19 euros, ce sont seulement 9 pages qui sont consacrées dans « Le Mauvais Génie » (Editions Fayard), de Ariane Chemin et Vanessa Schneider pour « prouver » que Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy était aussi celui du candidat du Front de Gauche durant la campagne présidentielle de 2012. Durant ces 9 pages seulement, soit un chapitre sur 24, hormis des allusions, des suppositions, des hypothèses non fondées, le lecteur ne trouvera aucun fait, aucun témoignage direct ou même indirect, aucune citation qui attestent de la véracité de cette fumeuse théorie, bref sans aucun début de preuve. C’est pourtant le prétendu lien entre Buisson et Mélenchon qui a fait le « buzz » cette semaine, devenant le principal argument de vente. C’est lui qui servira à garnir les bonnes feuilles publiées avec gourmandise par Le Monde et l’Obs et qui feront le miel de la matinale de France Inter. L’emballage est impeccable, mais, est-ce bien sérieux ? Jugez-en. La « preuve » qui ouvre ce chapitre de 9 pages est le fait que, tenez vous bien,  Jean-Luc, durant la campagne, se pensait écouté sur sa ligne téléphonique. Je suis assez sidéré par cet argument. Premièrement, je ne comprends pas en quoi, s’il craignait être écouté, et qu’il s’en inquiétait, cela signifie que son interlocuteur régulier était Patrick Buisson. C’est pourtant la théorie qui ouvre le chapitre ! Deuxièmement, je me souviens avec précision que nous étions plusieurs durant cette folle campagne présidentielle à être étonné que nos téléphones grésillent systématiquement de façon curieuse et fort dérangeante, tout particulièrement quand nous étions en lien avec Jean-Luc. Cela était devenu une plaisanterie entre nous et, effectivement, nous nous étions interrogés sur le fait que nous étions peut être écoutés. En quoi cela atteste d’un quelconque lien avec Buisson et l’état-major sarkozyste ? Mystère.

Autre argument choc du livre, Nicolas Sarkozy lorsqu’il parle de Jean-Luc Mélenchon avec ses amis, il l’appelle « Méluche ». Ce surnom attesterait d’une complicité entre les deux. Absurde. Ce sobriquet inventé depuis bien longtemps par les adversaires de Jean-Luc (notamment dans la Fédération PS de l’Essonne) n’a jamais été utilisé par les amis de Jean-Luc et ce dernier, c’est connu, goûte peu ce type de surnom méprisant qui moque son nom de famille. C’est donc mal le connaitre que d’affirmer de telles choses. Mais les auteurs insistent. L’utilisation de ce surnom par Sarkozy, aurait même provoqué un « émoi démesuré dans l’équipe de campagne de Mélenchon ». A quoi font-elles référence ? Je l’ignore.

Je continue. Lors des réunions de l’UMP, Patrick Buisson disait paraît-il à notre sujet « Mélenchon, je sais ce qu’il va dire »… Ce qui franchement ne signifie rien, si ce n’est le genre de déclarations classiques lorsqu’on a de la culture politique. Combien de fois, lors de nos propres réunions avons nous dit « Hollande, je sais ce qu’il va dire » ou à propos d’un autre candidat ? Plus fielleux, dans le livre, on raconte qu’un jour le même Buisson aurait dit de façon énigmatique dans ces réunions de l’état-major sarkozyste «Mélenchon je m’en occupe ». C’est donc là le poison que veut répandre cet ouvrage, la principale thèse de ce « Mauvais génie » de 300 pages. C’est « the » scoop. Je résume : la campagne Mélenchon aurait été sous contrôle buissonien. Là dessus, nos deux journalistes sont formelles : « De son côté, Mélenchon réserve ses flèches les plus venimeuses à François Hollande et à Marine Le Pen, qui menace de prendre des voix au candidat UMP. Il critique le quinquennat du sortant, mais sans s’en prendre personnellement à Nicolas Sarkozy ». L’accusation est suffisamment grave pour mériter une réponse argumentée. Pour le faire, j’emprunte les lignes qui suivent à Sébastien Durrbach (encore merci à lui) qui a fait un retour aux sources fort utile, replongeant dans la campagne de 2012,  pour vérifier si cette thèse de la « retenue » mélenchonienne contre Sarkozy est crédible.

La démonstration qui suit est sans appel : cynisme, sornettes, césarisme, mensonge, baratin, sottises, servilité européenne… la liste des qualificatifs utilisés par Jean-Luc Mélenchon pour décrire Nicolas Sarkozy ne l’épargne pas vraiment sur le plan personnel. Démonstration.

Le soir où Nicolas Sarkozy confirme sa candidature à l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon est interrogé au journal de 20 heures sur France 2 de David Pujadas. Il le décrit alors comme son « principal adversaire » et dénonce un « numéro de pur cynisme de la part de quelqu'un qui vient nous parler de ses ambitions sociales après avoir fait reculer le pays comme aucun autre président ne l'avait fait de toute la cinquième république. » Le reste n'est pas beaucoup plus tendre et lorsque Pujadas lui demande s'il va désormais cibler Nicolas Sarkozy plus que Marine Le Pen ou François Hollande, il répond : « C'est à dire qu'il est contenu dans toutes mes critiques puisqu'en définitive, ce que je reproche aux autres, c'est de faire comme lui sur tous les sujets. »

Deux jours plus tard, Mélenchon est l'invité de la matinale de France Info et dénonce les « sornettes » et le « césarisme » de Nicolas Sarkozy. Il lui suggère d'ailleurs « d'aller à Gandrange à qui il a beaucoup menti et à Florange à qui il a beaucoup promis sans rien tenir. » A cette occasion, il regrette les tergiversations de François Hollande sur la finance et avoue que « c'est toute la difficulté de ma campagne parce que moi je voudrais passer mon temps à m'occuper de Mme Le Pen et M. Sarkozy […] mais là dans l'affaire de M. Hollande, mon intérêt ce n'est pas de faire de François Hollande mon sujet, sinon on me répète du matin au soir mais pourquoi vous faites ça, mais en même temps, je ne peux pas faire comme si je n'avais pas vu ce qu'il a fait. »

https://www.dailymotion.com/video/xorswh

Moins d'un mois plus tard, Jean-Luc Mélenchon est au micro d’Europe 1 et dénonce « tout ce baratin » et les « sottises » de Nicolas Sarkozy sur l'immigration. Il en profite pour dire que « ce n'est pas à moi d'apporter la preuve par un démenti à une idiotie » quand Sarkozy parle de problèmes d'intégration.


Mélenchon : "les propositions de Sarkozy, c’est... par Europe1fr '>Et lorsque Jean-Pierre Elkabbach le relance sur le même sujet, le même jour, sur la même radio, Mélenchon critique « les caricatures stupides qui faussent le débat » en voulant le comparer à Sarkozy. A cette occasion, il développe sur le « cas pathétique de Nicolas Sarkozy » et son « cas particulier de servilité européenne » quand celui-ci fait passé le traité de Lisbonne contre le référendum de 2005. Sur sa lancée, il dit que Nicolas Sarkozy « raconte des histoires » sur Schengen « qui sont destinées à faire peur à propos des étrangers. » Au sujet de barrières aux frontières de l'Europe pour certaines marchandises, Mélenchon déclare que « c'est un point positif » mais refuse de donner raison à Sarkozy et explique « pourquoi ce qu'il propose n'est pas cohérent. »


Schengen : Sarkozy "raconte des histoires" par Europe1fr

https://www.dailymotion.com/video/xpe591

Dans cet entretien, il pointera de nouveau les « abandons de Nicolas Sarkozy » à propos de la sidérurgie française, en écho à la « collection de promesses non tenues et d'affichages sans lendemain » dont il avait fait la liste sur son blog. Là non plus, Mélenchon est loin de faire l'éloge du président sortant. Trois jours avant le premier tour, Mélenchon décortiquait ainsi le « dernier bobard Sarkozyste sur la Banque centrale européenne. » En effet, il signale qu'il « ne faut pas trop en attendre de lui. Car tout cela est parole verbale. Pour ce qui est de l'action et des décisions, il aura fallu moins de 24 heures pour que Sarkozy capitule. »

Des phrases aussi « sympathiques » pour Sarkozy, on peut en trouver encore bien d'autres, mais probablement aucune ne figure dans le livre de ces deux journalistes, pour la raison très simple qu'elles contredisent la thèse d'une « alliance implicite » dans laquelle Mélenchon « préserve beaucoup Nicolas Sarkozy », comme elles l'affirmeront sur France Inter. Peu importe qu'à l'époque, Mélenchon ait dénoncé sur BFM TV la « mystification » de Sarkozy sur les salaires, reprenant selon lui les propositions de Marine Le Pen. Peu importe que Mélenchon ait demandé des comptes à Sarkozy durant son meeting de Toulouse, pour « cinq années de souffrance, cinq années de déchirure, cinq années de recul, cinq années de grossièreté, de vulgarité, d'abaissement de la patrie. »

Voilà. Dernier point sur lequel je voudrais faire justice car cela me semble important. Avec obstination, les auteurs du livre veulent prouver disent-elles, en parlant de Sarkozy et Mélenchon, « qu’une alliance subliminale se scelle entre les deux hommes. Le président sortant cite son nom, la meilleure façon de le faire exister, et vante publiquement son tonus et son tempérament ». Je reviendrais pour conclure sur le choix amusant du mot « subliminal ». Je préfère commencer par décrypter cette affirmation que lorsque Sarkozy parle de Mélenchon il « le fait exister ». Allons à la source de cette attaque sournoise. Appuyons nous sur les faits, ils sont têtus. En effet, le 16 mars, Sarkozy dira de Mélenchon qu’il a « un certain talent », « une cohérence idéologique absolue », etc… D’autres phrases de ce tonneau existent à cette période. C’est exact. Mais j’attire l’attention de Mme Ariane Chemin et Vanessa Schneider que ce genre de « gentillesses » évidemment accompagnées d’une certaine arrière pensée visant en creux François Hollande, ont lieu au mois de mars, lorsque la campagne de Mélenchon est déjà à son apogée, et a dépassé les 10 % dans toutes les enquêtes d’opinion. Donc à ce moment, il « existe » déjà et pas qu’un peu, rappelez vous. Dans cette séquence finale, il serait d’ailleurs curieux que le candidat de la droite ne cite jamais celui qui est « l’événement » de la campagne 2012 et qui est venu se glisser parmi les 4 principaux candidats. Mais je rappelle que durant des mois (et au moins jusqu’au 5 février) nous avons fait campagne dans des conditions très difficiles, sans que les médias s’intéressent vraiment à nous, et avec des sondages qui nous plombaient à 3 ou 4 %. Si l’aide de Patrick Buisson avait existé réellement, c’est à ce moment là que nous l’aurions reçu et non dans la dernière ligne droite avec un effet quasi nul sur les électeurs de gauche tellement la répulsion des paroles de Nicolas Sarkozy était grande dans leurs rangs. Qui pourrait affirmer le contraire ?

Pour terminer, j’avais promis de revenir sur le terme « subliminal » qui définirait l’alliance entre Sarkozy et Mélenchon. « Subliminal » selon le Larousse signifie « qui ne dépasse pas le seuil de la conscience ». Il s’agiraitdonc d’une alliance étrange dont aucun des deux n’auraient vraiment conscience. A l’insu de leur plein gré en quelque sorte. Donc que l’on ne peut prouver. Donc, qu’il n’est pas sûr qu’elle est existée. Donc une alliance qui n’en est pas une. Un drôle d’alliance, non ? Mais, cela n’a pas empêché à nos deux journalistes du Monde de répéter partout que Patrick Buisson fut le conseiller et l’ami de Jean-Luc Mélenchon avec un ton très convaincu.

 « Subliminal » avez vous dit ? Quel mot magnifique. Je le prends à mon compte. A la veille des élections départementales, marteler dans plusieurs médias que Jean-Luc Mélenchon fut un pion manipulé par le conseiller d’extrême droite de Nicolas Sarkozy, n’y a-t-il pas là une façon de mener campagne pour le PS en décrédibilisant les nombreux candidats soutenus par Mélenchon ? Mais je n’affirme rien, je n’attaque personne. Si une telle volonté existait, évidemment elle ne pourrait être que subliminale…