Afin d’analyser le sens politique du vote du premier tour des élections départementales, je publie ici une analyse de mes amis Laurent Maffeis et Matthias Tavel que je partage totalement.


Une forte abstention populaire


Même si l’abstention n’atteint pas le niveau pronostiqué par les médias, elle reste élevée. Un électeur sur deux ne s’est pas déplacé, signe de défiance face à des règles du jeu obscures et instables et donc largement illégitimes. L’abstention reste beaucoup plus importante qu’aux municipales de 2014 (39%) et aux législatives de 2012 (44%). Elle recule un peu par rapport aux cantonales de 2011 (55%) mais reste très élevée par rapport aux trois cantonales précédentes de la décennie (2001, 2004 et 2008) où l’abstention était autour de 35%. Cette élection montre donc que le système représentatif de la Vème République reste en crise. Les fanfaronnades de Le Pen, Sarkozy et Valls sur leurs capacités respectives à remobiliser les électeurs ne doivent pas faire illusion. Surtout Manuel Valls avec 63% d’abstention dans sa ville d’Evry. Le nouveau tripartisme n’entraîne pas de renouveau civique. Et l’abstention reste socialement très marquée avec des pics en Seine-Saint-Denis (63%) et de gros écarts au sein d’un même département. Ainsi dans les Hauts-de-Seine, elle oscille entre 64% à Gennevilliers, ville pauvre et 47% à Antony dans le fief de Patrick Devedjian.


Hollande, Valls : liquidateurs de la gauche


« Le plus mauvais score pour la gauche aux élections cantonales depuis 1945 ». Le verdict sans appel est livré par Olivier Duhamel, professeur de science politique et ancien député européen PS. Après les défaites des municipales, européennes et sénatoriales, ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » dans toutes ses composantes subit une nouvelle lourde défaite. Le total des candidats présentés par le PS comme par ses adversaires de gauche atteint péniblement 36,85%. C’est 13 points de moins que le « total gauche » au premier tour des élections cantonales de 2011.
Ce faible niveau semble désormais l’étiage habituel, tout proche du plus-bas historique des européennes (34%). L’addition de tous ces candidats parvient tout juste à contenir le total de la droite UMP-UDI-Divers droite qui obtient un résultat national équivalent (36,56%). Auquel il faut ajouter le score du FN (25,19%) pour mesurer l’étendue de la liquidation provoquée par la politique de François Hollande.

En nombre de voix, la dégringolade est spectaculaire. Avec 7,5 millions de voix, les électeurs de gauche toutes nuances confondues sont un tiers moins nombreux que lors des cantonales précédentes (2008 et 2011 cumulées pour couvrir tout le territoire). Un écart colossal. L’absence d’élections dans la nouvelle métropole de Lyon cette année est très loin d’expliquer à elle seule cette hémorragie de plus de 3 millions de voix !


PS et Valls lourdement battus


Le principal boulet pour la gauche c’est évidemment le PS. Avec 13,34% sous ses propres couleurs, le PS est en-dessous de son plus bas des européennes (13,9%). Il surnage uniquement grâce à l’ajout des 8,2% des candidatures « d’Union de la gauche » qu’il soutenait souvent avec le PRG, mais aussi ici avec le PCF, ou là avec EELV voire avec tous ceux là (comme en Essonne). Le tout lui permet de franchir tout juste la barre des 20% quand le PS seul obtenait 25 à 27% en 2008 et 2011.
Pour masquer son échec, Manuel Valls ne rechigne devant aucun mensonge. Dès 20h10 le dimanche soir, il se félicitait que « le total des voix de gauche atteint l’équivalent de celui de la droite » se souvenant fort-à-propos de l’existence de cette gauche qu’il combat chaque jour par sa politique.
Mais Valls n’a pas le choix. Car la réalité est loin du « score honorable pour la majorité » qu’il prétend. La sanction des urnes est profonde. Le PS et ses alliés sont ainsi éliminés dès le 1er tour dans plus d’un canton sur quatre. Au total, le PS devrait perdre la moitié des départements qu’il dirige. Le PS va ainsi perdre le conseil général du Nord, présidé jusqu’à il y a peu par le ministre de la Ville Patrick Kanner. Si celui-ci peut encore espérer sauver son siège, ce ne sera pas le cas de ses camarades dans 27 et 41 cantons où le PS est éliminé dès le 1er tour. Même situation en Isère où le ministre et ancien président du conseil général André Vallini sauvera peut-être son siège mais que le PS devrait perdre. En Ile-de-France, le PS a déjà perdu dès le premier tour la Seine-et-Marne et est très menacé dans l’Essonne, fief de Manuel Valls où seule la progression du FN lui laisse un espoir.
A l’image de l’Essonne, l’échec de Valls n’est pas seulement électoral. Il est politique. Sa ligne du « tous derrière le PS face au FN » est un échec. Le cas du Haut-Rhin est emblématique du désastre provoqué par Hollande et Valls, comme de l’inefficacité de leur prétendue solution. Dans ce département historiquement acquis à la droite, la « gauche » présentait des candidatures uniques dans tous les cantons. Bilan ? Eliminée dès le 1er tour dans 14 des 17 cantons, la gauche devrait finir avec 0 élus malgré 9 élus sortants.


La droite l’emporte, sans dynamique


Alors que le FN était sorti en tête des européennes, la droite sarkozyste reprend la tête. Avec 36% des voix, elle est loin de caracoler. Mais, au soir du second tour, elle devrait effacer d’un seul coup plusieurs revers consécutifs aux cantonales. Cette victoire n’efface pas les contradictions de la droite : est-elle une victoire de la campagne Sarkozy tournée vers le FN ? Ou celle de la stratégie Juppé d’alliance systématique avec l’UDI et le Modem ?
Dans de nombreux départements, la droite et le FN sont tous les deux à de hauts niveaux, la droite effaçant le petit creux des européennes pour retrouver le niveau des scores cumulés de Bayrou et Sarkozy à la présidentielle. C’est le cas dans plusieurs départements de droite comme le Morbihan, la Côte d’Or, l’Ain. Ce haut niveau cumulé du FN et de l’UMP se retrouve aussi dans des départements de gauche comme la Seine-Saint-Denis ou le Val de Marne où le total droite+FN approche ou égale 50% ! En revanche, la théorie des « vases communicants » à droite semble perdurer dans d’autres territoires, notamment là où le FN s’est renforcé ses dernières années au point de vampiriser tout ou partie de la droite (Béziers, Beaucaire, Hénin-Beaumont…).


Le FN s’enracine


En dépit de l’énorme aide médiatique qu’elle a reçue, Marine Le Pen ne remplit pas son objectif de hisser le FN comme premier parti de France. Sa percée des européennes est néanmoins confortée puisqu’il continue de progresser en voix, avec 5,1 millions de voix contre 4,7 millions aux européennes. Le fait que la droite se redresse fortement dans le même temps montre que les bases du FN dépassent désormais largement les clivages et les sociologies. Il reste en effet en tête dans 41 départements, dont une vingtaine où il dépasse les 30%. Il n’enregistre cependant pas d’élargissement géographique en concentrant ses plus forts résultats sur le nord, l’est et le sud-est du pays. Là où il avait déjà éliminé la droite aux municipales, il conforte ses positions comme à Fréjus, Hénin-Beaumont ou Béziers.


La manip’


Comme pour les municipales, le ministère de l’Intérieur a bidouillé les « nuances » attribuées à chaque binôme de candidats pour totaliser les résultats. Les binômes PG-EELV et FDG-EELV ont ainsi été éclatés entre nuance FDG, nuance EELV mais le plus souvent purement et simplement noyés avec les « divers gauche ».
Pour remplumer le PS et effacer ses adversaires de gauche, Valls a lui-même repris ce total bidon clamant que le PS avec « ses alliés divers gauche et radicaux de gauche » devancerait le FN avec 28% contre 25%, et s’approprie ainsi sans vergogne les voix de nombreux opposants de gauche. Les sondeurs et médias lui avaient mâché le travail dès 20h. IPSOS et France2/France3 plaçaient ainsi « le PS et ses alliés » à la deuxième place à 20h grâce à cette manip, certes rendue possible par l’absence de label national pour regrouper ces binômes de l’autre gauche rassemblée. Mais le PS va devoir trouver d’autres subterfuges car cette situation ne devrait pas se reproduire aux régionales que le nouveau découpage en 13 grandes régions rapprochent très fortement des européennes et de leur dimension nationale.


Bonne résistance de l’opposition de gauche


En dépit de configurations variables, l’autre gauche redonne à voir une capacité de résistance. Cela tient pour beaucoup aux alliances élargies du PG ou du FDG avec EELV. Et encore plus aux démarches citoyennes initiées dans certains départements. Ce sursaut est néanmoins rendu largement invisible par les médias. Ainsi à 20h le score du Front de Gauche et de ses alliés oscillait entre 5 et 10% selon les chaînes regardées. En réalité le Front de Gauche progresse par rapport aux précédentes cantonales, avec 9,4% contre 8,9 en 2011, en moyenne là où il se présentait. Les efforts de rassemblement avec EELV ont été plus efficaces encore, puisque sur les 448 cantons concernés, les alliances FDG/PG avec EELV réalisent 13,6% en moyenne. Ces alliances réalisent des scores frisant les 20% dans les centres urbains de Grenoble, Lille, Clermont-Ferrand ou encore Poitiers. Mais aussi dans la Drôme ou en Lozère.


Succès des démarches citoyennes


La performance a été encore plus nette quand ces candidatures ont valorisé une démarche citoyenne plutôt que les étiquettes de leurs composantes. Ce fut notamment le cas à Toulouse et dans le Jura.
Les électeurs ont souvent disqualifié les divisions identitaires au sein de l’autre gauche : les duels entre des rassemblements comprenant PG, d’autres forces du Front de Gauche et EELV face au PCF ont le plus souvent été perdus par le PCF. C’est en particulier le cas à Toulouse où les candidatures Alternative citoyenne ont balayé celles systématiquement présentées par le PCF.
Les candidatures de l’autre gauche restent aussi dans plusieurs départements la seule force de résistance face au FN. Par exemple à Nîmes où le FDG est la seule force de gauche qui arrive à se maintenir au 2nd tour. Et jusque dans la circonscription de Gilbert Collard à Saint Gilles où le candidat PG-FDG réalise prés de 11%.