Defile-du-1er-Mai-2015-a-Paris-FN-Sarthe-.jpgEn 2015, une nouvelle fois depuis 1988, le 1er mai, le Front National défilera à Paris pour rendre hommage à Jeanne d’Arc et non le 8 mai. Cette année, beaucoup d’observateurs auront sans doute une attention particulière sur la place qui sera laissé à Jean-Marie Le Pen par sa propre fille. Manifestement, c’est au pied de la tribune, et non au premier rang, que le vieux chef écoutera le discours de la présidente du FN. Certains, avec complaisance ou ignorance, interpréteront sans doute cette mise à l’écart du patriarche comme la preuve que Marine Le Pen se débarrasse de ce qui la relie à l’extrême droite française, son histoire, ses traditions, son discours.

Si cette version l’emportait, l’erreur d’analyse serait totale et cela marquerait une nouvelle victoire médiatique et symbolique pour la fille du fondateur du FN. Car, au Front national, si il est une tradition qui la connecte directement de façon limpide avec l’extrême droite, c’est précisément ce défilé du 1er mai en hommage à la « pucelle d’Orléans ».

Depuis 1889, le 1er mai, c’est « la journée internationale des travailleurs »

Pour comprendre, il est nécessaire de garder en tête que c’est en 1884 pour la première que des syndicats de travailleurs américains manifestent le 1er mai pour exiger de leurs employeurs qu’ils mettent en œuvre la réduction de la journée de travail. Deux ans plus tard, en 1886, toujours pour la même revendication, le mouvement ouvrier américain appellera à une grève générale qui sera rudement réprimé. Plusieurs ouvriers seront arrêtés et certains trouveront la mort.

En 1889, réuni à Paris, notamment à l’occasion du centenaire de la Révolution Française, en solidarité avec leurs camarades américains, les délégués du congrès de la IIe Internationale socialiste décideront de faire du 1er mai la « Journée internationale des travailleurs » et non la Fête du Travail, terme formulé par le régime de Vichy. On connait la suite. Dans tous les pays du monde, cette date sera un symbole de mobilisation et de résistance. Dans le Nord de la France, en 1891, à Fourmies, les manifestants seront rudement réprimés par la troupe qui tuera 9 personnes. Ce drame ne fera qu’enraciner encore plus fortement le 1er mai dans les traditions du mouvement ouvrier.

Parallèlement, devant le succès de cette date, l’extrême droite française aura à cœur de modifier le sens de cette journée. Ici, commence une autre histoire qu’il est nécessaire de résumer pour comprendre.

Le mythe de Jeanne d’Arc est d’abord né comme symbole du refus des violences religieuses catholiques

Dans un contexte où il est de bon ton de considérer que le meurtre au nom de la religion est une exclusivité de l’Islam (dont ce serait même la nature profonde pour certains), l’histoire du mythe Jeanne d’Arc est intéressante à réétudier. La vérité est qu’elle fut assassinée par des fanatiques catholiques. La vérité est aussi, qu’à partir de 1431, date de sa mort brûlée vive, Jeanne fut quasiment oubliée, hormis à Domremy ou Orléans. Les catholiques la considéraient encore comme une hérétique.

Paradoxe, c’est l’historien républicain Jules Michelet, qui au XIXe siècle, en fut le nouvel « inventeur » dans le livre X de son Histoire de France. Les socialistes s’en emparèrent aussi, à commencer par Lucien Herr qui joua un rôle intellectuel si important pour eux, à la fin de ce siècle. Dans Le Parti ouvrier du 14 mai 1890, il écrit un article « Notre Jeanne d’Arc » qui dénie à l’Eglise catholique le droit d’instaurer le culte de celle qui a été brûlée sur son ordre : « Jeanne est des nôtres, elle est à nous ; et nous ne voulons pas qu’on y touche ». Jean Jaurès lui aussi rendra hommage à Jeanne dans son livre l’Armée nouvelle en 1910.

Pour eux, cette Jeanne d’Arc de gauche, patriote et courageuse, oubliée d’une monarchie pleine d’ingratitude, martyrisée par l’Eglise devait être fêtée par la République. Bien sûr, les manuels scolaires de l’Ecole laïque de la IIIe République prenaient soin de ne pas trop insister sur les « voix » prétendument entendues par Jeanne, enfin de ne pas donner trop d’avantages à la version des catholiques.

Mais l’Eglise catholique du XIXe siècle a voulu récupérer ce nouveau mythe…

Mais, depuis 1850, les catholiques aussi sont mobilisés pour s’opposer « au culte civique de Jeanne d’Arc » qui commence à naître. Ils revendiquent pour elle une canonisation. En 1869, Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, en fait la demande au pape. Il faudra attendre 1909 pour qu’elle soit béatifiée et canonisée en 1920, devenant « Sainte Jeanne ».

Détail significatif, elle fut canonisée par le pape Benoit XV en présence d’un représentant du gouvernement français, ce qui avait fait scandale auprès des laïques, alors vigilants. Pire, en 1929, le président Gaston Doumergue fut le premier président en exercice à assister, depuis la loi de 1905, à une messe pour la célébration du cinq-centième anniversaire de la délivrance d’Orléans. Les Libres penseurs, à juste raison, s’en étaient fortement émus.


En 1914, une loi proposée par Maurice Barrès décide que Jeanne sera honorée le 8 mai

web_Maurice_20Barres--469x239.jpgC’est en décembre 1914, en pleine première guerre mondiale, que le député nationaliste Maurice Barrès dépose un projet de loi pour la mise en place d’une fête nationale pour elle. En pleine Union sacrée, le projet est adopté. La fête aura lieu le 8 mai.

Mais, depuis 1904, l’organisation monarchiste et antisémite les Camelots du Roi, avait su faire le coup de poing pour imposer cette fête. Sous le prétexte qu’un enseignant, le professeur Amédée Thalamas, avait osé durant l’un de ses cours remettre en cause la véracité des voix entendues par la jeune Lorraine, Les Camelots avait multiplié les actions dans le quartier latin et particulièrement la Sorbonne. Par leurs actions violentes, ils voulaient démontrer leur détermination d’en finir avec « le régime des Dreyfus et des Thalamas ». Les Camelots vinrent gifler en cours le professeur Thalamas et lui empêchèrent de continuer à enseigner. Ils distribuaient régulièrement dans le quartier des coups de cannes à ceux qui prenaient la défense du professeur, agrégé d’histoire, qui deviendra député radical en 1910.

Et tous les 8 mai, ils venaient fleurir la statue de Jeanne d’Arc.


Le rassemblement du FN est dans la continuité de celui des Camelots du Roi...


camelots-du-roi-4.jpgOn a vu que c’est dans l’intolérance à tout enseignement laïque et matérialiste qu’est née cette manifestation. Mais cela ne pose pas de problème au FN qui le sait, et même qui l'assume. Jean-Marie Le Pen ne s’en cache lors du dernier discours qu’il prononça le 1er mai 2010 : Une fois de plus, nous sommes rassemblés ce 1er mai pour honorer Jeanne d’Arc, héroïne nationale, Sainte et Martyre. Ce défilé est le 101ème puisque c’est en 1909 que pour la 1ère fois, les Camelots du roi, bravant l’interdiction gouvernementale inauguraient la tradition de cet hommage populaire. C’est aussi le 37ème défilé organisé par le Front National, le 1er mai exaltant ainsi chaque année la Patrie et le Travail.»

C’est donc clairement dans la continuité de cette violence, portée par des antidreyfusards monarchistes que le Fn inscrit sa tradition de manifester le premier jour de Mai. Dans l'extrait que je cite, seul les ignorants n'auront pas relever dans les propos de Jean-Marie Le Pen les clins d'oeils évoquant "la Patrie et le travail" chers à la triste devise du régime du Maréchal Philippe Pétain. Toutes ces références à Vichy, à la violence des Camelots, aux ligues d'extrême droite... seront dites aux côtés de Marine Le Pen qui n'y trouva alors rien à redire. C'est dire la sincérité du désaccord politique qu'elle affiche aujourd'hui avec son père.

C’est pour affronter symboliquement le mouvement ouvrier que Jean-Marie Le Pen a fait le choix du 1er mai

Pour essayer de contester les grandes manifestations syndicales du 1er mai, Jean-Marie Le Pen a fait le choix à partir de 1988 de déplacer la date de la manifestation et de la placer désormais non plus le 8 mai, mais le premier jour du mois.

En 2011, Marine Le Pen assumait cette continuité : « Au seuil de ce troisième millénaire, à un an de célébrer le six centième anniversaire de sa naissance, il peut apparaître anachronique de célébrer Jeanne d’Arc. Cette célébration est, je vous le rappelle une fête nationale républicaine, Jeanne d’Arc étant autant une sainte catholique qu’une héroïne nationale. Il aura fallu que Jean Marie Le Pen redonne à cette fête nationale vie et vigueur.»

La présidente du FN marche dans les pas de son père et veut à présent faire fusionner, de façon incohérente en réalité, toutes ces histoires contradictoires, pour n’en faire qu’une seule, cherchant à faire triompher la "sainte" Jeanne de Maurice Barrès et des ligues antisémites et xénophobes des Camelots du Roi, au détriment de la républicaine brûlée par le fanatisme religieux de l'Eglise catholique.

Depuis 1945, Jeanne d’Arc est désormais un étendard de cette extrême droite xénophobe et contre-révolutionnaire. C’est la Jeanne de Maurice Barrès ou de Robert Brasillach, sanctifiée par le Vatican, dont se réclame le FN et non de la Jeanne, dans sa version républicaine, victime de l’obscurantisme religieux, louée par Jaurès ou Herr.