manipulation-fn.gif« La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant bien ; et nous avons ici des gens d’une adresse ! »

Le barbier de Séville, « l’air de la calomnie », de Rossini

Voilà maintenant deux fois qu’accompagnant Jean-Luc Mélenchon à des débats face à un dirigeant du Front national ou au sujet de ce parti, j’entends ses contradicteurs utiliser une curieuse citation, prétendument attribuée à Georges Marchais, qui démontrerait que ce dernier aurait été d’accord avec le FN à propos de l’immigration. Ainsi, Marine Le Pen, le 14 février dernier, lors d’une émission face à Jean-Luc Mélenchon s’est réclamé de l’ancien secrétaire général du PCF pour justifier ses thèses. Et, il y a quelques semaines, à Rennes lors d’un Forum organisé par Libération, rebelote, c’est en se réclamant de propos de Georges Marchais qu’un intervenant dans le public, manifestement militant FN, a voulu polémiquer avec Jean-Luc.

marchais_mitterrand.jpgOn appréciera à sa juste valeur l’argument consistant à faire parler les défunts, qui par définition, ne peuvent se défendre. Mais, cela ne saurait suffire. Ces calomnies circulent en bonne place sur différents sites de Fédération départementale FN. Elles sont reprises par Minute, par la feuille d’extrême droite « La voix des français » rédigée par le Président du Club de l’Horloge. Elles semblent trouver leur origine sur le site du petit groupe  provocateur « Riposte laïque », qui fait régulièrement les poubelles de l’histoire du mouvement ouvrier, recherchant fiévreusement tous les épisodes les plus sombres de son histoire plutôt que valoriser la portée universelle de son combat et sa lutte contre la xénophobie pour l’unité de la classe ouvrière.

J’ai donc recherché l’origine de cette citation attribuée à Georges Marchais. Je l’ai retrouvé et je puis affirmer que, même si j’ai des désaccords avec des choses qui y sont écrites, l’extrait utilisé par le FN et ses satellites, est une manipulation honteuse et un montage grossier. Cette lettre ne va pas dans le sens de la « préférence nationale », c'est-à-dire l’idée qu’il faut réserver aux seuls français les droits sociaux, qui constitue pourtant le cœur du programme du FN.

Nous ne pouvons laisser le FN, au gré de ses meetings ou ses campagnes électorales, utiliser les noms de Roger Salengro, de Jean Jaurès et maintenant Georges Marchais sans mise au point. Il faut briser cette stratégie.  Bruno Gollnish, quand il était encore secrétaire général du FN, déclarait au Figaro le 21 juin 1996 : « Celui qui impose à l’autre son vocabulaire, lui impose ses valeurs, sa dialectique et l’amène sur son terrain à livrer un combat inégal ». L’enjeu est là, 30 ans après le 10 mai 1981, je n’accepte pas que les principaux acteurs du Programme commun soient présentés, là comme des racistes ou ici comme des collaborateurs. Même si nous devons être critique et lucide sur le bilan des années Mitterrand, il n’est pas tolérable que les grandes figures de la gauche soient ainsi traînées dans la boue par l’extrême droite. Acceptez cela, empêche de comprendre l’histoire de la gauche, et nous interdit de nous projeter vers le futur.

HUMA_1981_01_07_P5_Marchais.jpgAlors, de quoi s’agit-il précisément ? Les faussaires du Front national s’appuient sur une lettre de Georges Marchais, publiée dans l’Humanité le 6 janvier 1981, adressée à M. Hamza Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris. Cette longue lettre est alors  l’occasion d’expliquer la position du PCF sur la situation des immigrés vivant en France.

Pour comprendre et ne pas faire de contre sens, il faut replacer les choses dans leur contexte. C’était il y a 30 ans, nous sommes alors dans les dernières années du giscardisme pourrissant. Le chômage de masse commence à pointer le nez et le pouvoir de droite en crise souffle sur les braises de la division entre salariés en entretenant un climat de racisme.

Depuis plusieurs décennies, les travailleurs immigrés sont déjà accueillis dans des conditions indignes et sont concentrés toujours dans les mêmes communes, situées en banlieue parisienne, qui sont très majoritairement des municipalités communistes. Toutefois, grâce à ces dernières et aux militants du PCF, des mobilisations ont lieu pour que les pouvoirs publics apportent des réponses concrètes afin que les choses ne restent pas en l’état, qu’on liquide les bidonvilles et que chacun soient logés dans des conditions dignes. Mais, les choses n’avancent pas suffisamment. Le PCF continue sa pression. Les exemples sont nombreux qui l’illustrent.

En voici une parmi d’autres, dès 1972, une déclaration des maires communistes déclarait sans ambiguïté au dans un appel pour « la liquidation des bidonvilles » : «Pour le Parti communiste français et ses élus, tous les travailleurs sont des frères quelles que soient leur nationalité, leur race, leur couleur ou leur religion sont frères de lutte et d’espérance. Ils ont des intérêts communs à défendre, face à leurs exploiteurs (…)  Ce qui est en cause, c’est toute la politique d’immigration du pouvoir. Rien de sérieux n’est entrepris pour accueillir et faire vivre dignement des travailleurs qui contribuent au développement économique du pays » (Publié dans Français et immigrés, le combat du PCF, André Vieuguet, éditions Messidor 1975). Dès novembre 1967, le PCF dépose au bureau de l’Assemblée nationale un projet de loi qui définit un statut démocratique et social des travailleurs immigrés. Il actualise et rédige un nouveau projet de loi qui sera déposé le 18 mai 1973. Ces projets de loi visaient à établir l’égalité des droits entre les travailleurs immigrés et français. C’était cela la réalité de la politique des communistes concernant l’immigration. Tout cela est aux antipodes de la « préférence nationale » du FN qui vise justement à supprimer tous droits aux étrangers, pour les réserver aux seuls français.

Le_M.O._p_66_2.jpgC’est dans ce contexte, qu’à la veille de noël 1980, le Maire giscardien de Saint Maur, fait détruire un foyer d’immigrés et les refoule tous vers Vitry dont la municipalité est communiste. Désemparés, ces travailleurs se concentrent dans un foyer vétuste qui devait être rénové. Le drame humain est à son comble, aucune condition de sécurité n’est respectée. Honteusement, le gouvernement giscardien se lave les mains du problème. Pour éviter l’accident et refuser le fait accompli du coup de force du maire de Saint Maur, le maire de Vitry décide de faire détruire ce foyer insalubre. Le geste est malheureux c’est indiscutable. Il est une lourde erreur politique, mais il ne peut être compris que comme l’aboutissement d’une situation dramatique. Il n’est pas un geste raciste dirigé contre les immigrés, mais un coup de colère contre les mairies de droite qui chassent tous les travailleurs immigrés qui vivent chez elles.

Dans la lettre qu’il adresse au recteur de la Mosquée de Paris, prenant la défense du Maire de Vitry, Georges Marchais explique cette situation. Il écrit : « la côte d’alerte est atteinte : il n’est possible de trouver des solutions suffisantes si on ne met pas fin à la situation intolérable que la politique raciste du patronnât et du gouvernement a créée. C’est pourquoi nous exigeons une répartition équitable des travailleurs immigrés entre toutes les communes. »

C’est là le cœur de la lettre du secrétaire général du PCF. Il ne veut pas que seule les municipalités communistes aient à accueillir les travailleurs les plus exploités. Aujourd’hui, on dirait qu’il exige une réelle « mixité sociale » et particulièrement l’application de la loi SRU qui est censée imposer aux Maires la construction d’au moins 20 % de logements sociaux.

Le_M.O._CGT.jpgCe faisant, il est vrai que, dans sa démonstration, Georges Marchais écrit quelque chose avec lequel le PCF reviendra très vite : « il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage (…) Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine ». Pour ma part, comme le PCF actuel, je suis en désaccord avec cette phrase. Cette idée est erronée car elle sous-entend que les travailleurs immigrés sont responsables du chômage qui augmente. On sait désormais clairement que cette vision des choses est fausse. Elle s’est pourtant souvent répandue dans le mouvement ouvrier. Et pourtant, depuis le début des années 80 le chômage a pratiquement quadruplé alors que le nombre d’étrangers présents sur le territoire a stagné. Il a même reculé si on le compare aux années 30. L’un n’a donc pas de lien avec l’autre. Georges Marchais se trompe, mais il est abject de comparer ses propos avec ceux actuels du FN. Car, aussitôt après cette phrase, il écrit avec fermeté « mais non chasser par la force les travailleurs immigrés déjà présents en France (…) Nous disons également : il faut donner aux travailleurs immigrés les mêmes droits sociaux qu’à leurs camarades français ». Le propos est clair. « Nous pensons que tous les travailleurs sont frères, indépendamment du pays où ils sont nés, de la couleur de leur peau, des croyances, de la culture, des valeurs ou des coutumes auxquelles ils sont attachés » ajoute-t-il. Il conclut : « C’est pourquoi dans les entreprises et les cités, nous invitons les travailleurs immigrés et français non pas à se combattre entre eux,mais à unir leurs forces contre les vrais ennemis commun, les exploiteurs et ceux qui les servent. ».

Tous ces extraits démontrent que les petits montages et les coups de ciseaux vicieux du FN sont de basses calomnies. A la lecture attentive, jamais le contenu de cette lettre ne peut être assimilé aux propositions de « préférence nationale » mise en avant par la famille Le Pen. Ces derniers veulent expulser les étrangers et les privés de touts droits sur le territoire, Georges Marchais s’opposent à ce type de propositions et réclame au contraire la totale égalité des droits entre travailleurs.

200px-Georges_Marchais.JPGUn dernier mot, je n’ai jamais voté Georges Marchais, et pas seulement en raison de mon âge. Le lecteur sera témoin que j’ai de réels désaccords avec le contenu de cette lettre rédigée en janvier 1981. Le débat doit se poursuivre à gauche sur toutes les questions y compris celle complexe de l’immigration. Mais, je répète ce que j’ai déjà écrit au début de ce billet, il est une chose qui m’indigne. C’est que l’on salisse l’honneur d’un homme et d’un militant. Georges Marchais était un lutteur, il est ignoble que certains crachent ainsi sur sa tombe. Et, le propos est plus large. Contrairement à ce que certains racontent, malgré des défaites et les renoncements qui ont suivi, les rédacteurs du Programme commun n’étaient pas une poignée de « salauds » et de cyniques, tels que des observateurs de droite et d’extrême droite veulent bien le laisser croire. L’héritage qu’ils nous ont transmis nous concerne tous.

Je dis donc qu’en mai 2011, trois décennies après une grande victoire électorale de la gauche, grâce notamment à l’apport décisif du PCF, défendre la mémoire de Georges Marchais face aux ragots de l’extrême droite, c’est défendre l’honneur de toute la gauche, la vraie, celle qui lutte contre le capitalisme.