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dimanche, 30 octobre 2011

oct. 11
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Ne désespérons pas de la Tunisie

P1290163.JPGNe désespérons pas de la Tunisie. Au contraire. Ayons encore confiance dans son peuple. Les résultats sortis des urnes dimanche 23 octobre ne doivent surtout pas nous amener à hausser les épaules et à penser, déçu et amer : « Bah, finalement, ce n’était que cela… ». Non. Ce qui se déroule là-bas demeure exemplaire et riche d’enseignements pour tous les peuples du monde qui luttent pour leur émancipation.

Souvenons-nous. Les choses ont commencé il y a moins d’un an. C’est bien sous la pression de puissantes mobilisations populaires, si courageuses et si déterminées, que depuis le mois de décembre 2010, ce pays a commencé à changer. Le dictateur Ben Ali, qui régnait par une poigne de fer a dû fuir avec son clan le 14 janvier 2011. Qui l’eut cru ? Puis, la revendication d’une Assemblée constituante pour rédiger une nouvelle constitution a été satisfaite, non sans mal. C’est ainsi que pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, des élections réellement libres et démocratiques ont eu lieu. Elles sont un succès dans leur organisation. Plus de 90 % des inscrits sont venus voter, pour un pays qui n'a jamais connu d'authentique élection, c'est un début prometteur. Cet acquis, sur lequel il sera très difficile de revenir, est bien celui d’une Révolution populaire et démocratique. Réjouissons-nous donc, nous n’avons pas rêvé.

P1290162.JPGIl reste maintenant à comprendre pourquoi le peuple tunisien qui est venu voter a choisi à près de 40 % le parti Ennahda, un mouvement politico religieux conservateur, libéral sur le plan économique en demandant par exemple la baisse des taxes pour les entreprises, et très réactionnaire sur le plan social. Les réponses sont multiples. D’abord, concernant les résultats, il faut être précis, pour comprendre et s'engager vers l'avenir. Si Ennahda obtient 41,55 % des sièges, soit 90 sur 217, il nous semble important de souligner qu'il rassemble 1 501 408 voix sur 3 702 627 exprimés. Il est indiscutablement le premier parti. Mais, ne perdons pas de vue qu'il a 7 millions d'électeurs potentiels en Tunisie et que seulement 55 % se sont inscrits. Donc, par rapport au corps électoral potentiel, il obtient environ 21 % des suffrages. Il ne s'agit pas de relativiser son score, mais d'indiquer qu'il reste une population tunisienne mobilisable pour un autre projet.

Sur le fond politique, Ennahda, fondé en 1989 par des intellectuels influencés par les frères musulmans d’Egypte, est un prolongement du Mouvement de Tendance islamique (MTI) fondé en 1981. Il est donc un des rares partis tunisien à disposer d’une organisation militante ancienne et expérimentée, présente sur le terrain et particulièrement dans les milieux populaires grâce à un maillage de militants d’une dimension à laquelle aucune autre formation ne peut se comparer. Voilà donc près de 30 ans qu’il « laboure » avec patience. De plus, ce parti a bénéficié de moyens financiers considérables, aux origines officiellement inconnues, mais dont les seules cotisations de ses adhérents ne peuvent fournir une explication crédible, et auxquels il est vraisemblable que le Qatar ou l’Arabie saoudite ont participé. Cette puissance financière leur a permis de maintenir une visibilité forte dans le champ politique, de se payer de nombreux clips télé de campagne, du matériel électoral, de nombreux locaux, etc… Cet argent lui a permis aussi de développer des relations clientélistes avec de nombreux électeurs modestes à qui il était promis quelques dinars en échange de leur vote.

P1290164.JPGCes éléments fournissent un premier cadre d’explication. Ils sont toutefois insuffisants. Le score d’Ennahda, moins d’un an après la fuite du tyran, est aussi la photographie crue de la réalité de la Tunisie « post benaliste ». A sa façon, ce parti, même si ces militants furent rudement réprimés, est un des enfants idéologiques de ce régime infect. Il a ainsi profité du maintien de la grande majorité de la population dans un appauvrissement culturel quotidien qui en fait, allait de pair avec un régime policier interdisant toute vie démocratique. Cette population fut ainsi matraquée idéologiquement par une cinquantaine de programmes TV, généralement des chaînes étrangères, mêlant spectacle sportif et obscurantisme religieux déclinés de mille manières. Ceci a fourni le seul horizon culturel pour des millions de tunisiens vivant dans des conditions d’existence très difficiles. Rappelons que sur une population de près de 10 millions d’habitants, le régime Ben Ali laisse 2 millions d’illettrés. Dans ce décor politique et culturel bien pauvre, les religieux ont prospéré avec patience. Le régime de Ben Ali ne bâtissait en rien une société laïque émancipatrice. A l’inverse, il construisait une société injuste et inégalitaire au profit d’une infime couche de pistonnés, réprimait toutes formes de contestation et  laissait se développer la religion comme seul « soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur » pour reprendre les classiques. C’est pour continuer ce travail de sape de la principal dirigeant d’Ennahda, M. Rached Ghannouchi, vient de demander aujourd’hui le ministère de l’Education nationale pour son parti, déclare que la langue tunisienne est "polluée" par le français, puis parrallèlement tient des propos qui se veulent rassurant sur les droits des femmes .

P1290165.JPGLe score d’Ennahda ne marque pas une « progression » récente des religieux dans la Tunisie actuelle après la révolution, mais il est le constat de l’état de la société dans laquelle des années de dictature l’ont plongé.

Sa force vient aussi de la faiblesse des autres.En effet,  les partis et mouvements qui portent un projet social progressistes ont multiplié les erreurs. Elles se sont inutilement et artificiellement divisées, participant à la confusion générale déjà bien avancées. Sur le plan national, comment s’y reconnaître face à plus de 1570 listes électorales dont 701 indépendantes, et 10 937 candidats ? Comment choisir entre 50 et 95 listes dans certaines circonscriptions ? Comment supporter le spectacle ridicule et désorientant de soirées entières sur la télévision publique consacrées à la diffusion de messages de 3 minutes par listes, se succédant les uns après les autres, de façon souvent assez farfelue ? Dans cet océan de confusion où nombre de micro partis utilisaient un jargon militant incompréhensible pour beaucoup de gens, les religieux d’Ennahda surnageaient et apparaissaient comme une force stable.

P1290169.JPGSans trop s’exprimer, ils ont aussi réussi à capter une forme de radicalité qui était à la source de la révolution. Le rejet de la corruption de l’ancien régime ne fut pas assez présent dans le discours des progressistes, à l’exception du CPR de Moncef Marzouki qui n’a pas hésité à ranger les « modernistes » du PDP et du PDM dans le camp des contre-révolutionnaires, et se situant lui-même, avec Ennhada, dans le camp de la Révolution. Pour beaucoup de gens modestes, les religieux combattront la corruption. Ainsi, de manière générale, la question sociale ne fut pas assez présente dans le discours de ceux qui voulaient représenter la gauche. L’exigence de restitution au peuple des biens privatisés par le clan Ben Ali, fut quasi absente. Le grand « coup de balai » dans une justice corrompue ne fut pas demandé avec assez de force. Le refus du paiement de « la dette odieuse » fut oublié par certains. D’autres exemples illustrent ces faiblesses générales.

En même temps, un débat sur l’identité du pays et la question laïque agita les dernières semaines de campagne mais de façon hélas fort maladroite. Les laïques ayant « oublié » la question sociale, ou du moins n’en ayant pas fait la priorité, sont apparus souvent comme des privilégiés, bourgeois aisés liés à l’ancien régime RCD ou à l’ancienne puissance coloniale, bien éloignés du quotidien de ceux qui souffrent. De plus, dans ce débat biaisé, la plupart des forces laïques ne voulaient pas remettre en cause l’article un de la Constitution qui affirme notamment que : « La Tunisie est un Etat libre (…) sa religion est l’Islam ». Dans ces conditions, le débat devenait bien difficile à saisir. Face à la pression religieuse, le camp des modernistes (terme bien vague d’ailleurs) s’est disloqué et s’est essoufflé.

P1290170.JPGToutefois, malgré les résultats de dimanche et les menaces qui planent sur les libertés publiques, un nouveau pays est en train de naître. Aucune nostalgie de l’ancien régime ne doit être acceptée. La Tunisie d'aujourd'hui est meilleure que celle de Ben Ali. Une vie civique vient de voir le jour. Des radios, des émissions TV, parlent librement de politiques. Idem, dans les maisons, les cafés, etc. Cette vie politique naissante a pour elle la force de l’élection de l’Assemblée Constituante. Nous sommes persuadés qu’il sera impossible de revenir en arrière. Il est désormais possible pour une gauche authentique, qui doit refuser toute idée de gouvernement d’«Union nationale », de trouver les conditions et les mots justes pour mener le combat social et culturel, recréant des clivages d’abord sur les questions sociales, et permettant ainsi de reconquérir les cœurs de millions de tunisiens qui restent attachés au premier slogan de la révolution : « De l’eau, du pain, pas Ben Ali ».

Billet écrit avec Raquel Garrido, Secrétaire nationale du Parti de Gauche, actuellement en Tunisie pour assister aux élections, dans le cadre d’une délégation du PG.

jeudi, 27 octobre 2011

oct. 11
27

Déclaration de la délégation du Parti de Gauche présente en Tunisie

P1290192.JPGAlors que les résultats officiels portant sur 151 sièges sur 217 députés à élire pour l'Assemblée constituante, viennent d’être publiés, dans l’attente des résultats du grand Tunis, la délégation du PG présente sur place a rédigé la déclaration suivante mercredi soir:

Le 23 octobre, à peine dix mois après avoir reversé la dictature policière et corrompue de Zine el Abidine Ben Ali, le peuple de Tunisie était convoqué pour élire l'Assemblée chargée d'élaborer la nouvelle constitution qui doit instaurer et pérenniser une démocratie véritable dans ce pays.

P1290171.JPGPar ce scrutin historique, sans véritable précédent dans le monde arabe, les citoyens tunisiens ont librement exprimé leur volonté souveraine en votant  massivement et avec un civisme impressionnant dans le cadre d'un dispositif électoral préparé ex nihilo et en un temps record.

Plusieurs constats peuvent d'ores et déjà être faits:

Les fraudes et démarches attentatoires à la démocratie semblent avoir été marginales, à la notable exception de la liste dite "Pétition populaire", appuyée sur une télévision privé émettant depuis le Royaume-Uni, qui a notamment poursuivi une propagande partisane contraire au code électoral jusqu'au jour du vote. Cette liste pourrait encourir une invalidation.

P1280718.JPGLes résultats connus à cette heure, même s'ils sont encore partiels, placent le parti islamiste Ennahda en première position, loin devant ses concurrents, avec plus de 40% des sièges. Ce parti, qui s'inspire des principes des Frères musulmans et ne fait pas mystère de sa volonté de les appliquer à la société tunisienne, s'il n'a pu atteindre seul la majorité absolue, pourra sans doute compter sur l'appoint de formations opportunistes prêtes à s'allier avec lui, pour dominer l'Assemblée nationale constituante, et peser de façon conservatrice et rétrograde dans l'élaboration de la nouvelle constitution, ainsi que sur la politique nationale menée durant cette phase d'élaboration.

Les formations de la gauche démocratique, qui se sont présentées en ordre dispersé, avec des programmes reprenant très insuffisamment les aspirations des couches populaires les plus déshéritées subissent une lourde défaite, et auront une grande difficulté à faire entendre leur voix. P1280923.JPGIl leur appartient de se ressaisir, d'élaborer une ligne politique dépourvue d'ambiguïté sur la redistribution radicale des richesses et sur l’éradication de la corruption, susceptible de rassembler à l'avenir une majorité de Tunisiens, et notamment ceux des classes populaires.

Le Parti de gauche sera à leurs cotés.

(Membres de la délégation du Parti de Gauche : Raquel Garrido (secrétaire nationale), Alain Billon (responsable national de la commission Maghreb - Machrek), Alain Chaignon (PG 34), Lotfi Mzoughi (PG Paris 12e) et Alexis Corbière.

mercredi, 26 octobre 2011

oct. 11
26

Tunisie : premières réflexions sur des résultats partiels…

P1290105.JPGJ’écris ce billet, en compagnie des autres camarades de la délégation du PG, Raquel Garrido (secrétaire nationale et porte parole internationale du PG), d’Alain Chaignon et Lotfi Mzoughi. Alain Billon nous rejoindra tout à l’heure. Nous sommes les seuls représentants d’un parti politique français. Nous sommes au Média Center sur l’avenue Mohamed V de Tunis, dans une salle de presse au milieu de journalistes du monde entier. C’est là que les premiers résultats électoraux vont être délivrés cette nuit.

 

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Il y a une heure, pour la première fois depuis le vote de dimanche, des résultats officiels ont été donnés. Sur 27 circonscriptions électorales, l’ISIE, la seule instance en capacité de donner des résultats fiables et validés, vient de faire connaître les résultats dans 5 circonscriptions sur 27 sur le plan national. Il s’agit des circonscriptions de Sfax 1, Sfax 2, Sousse, Jendouba et Kebili qui devaient élire 39 députés (sur un total de 217). Sfax et Sousse sont les deux principales villes de Tunisie, après Tunis. On peut estimer qu’il y a là une première tendance lourde représentative du résultat total. Il faut donc être précis. Pour l’heure l’ISIE n’a pas fait connaître de totaux nationaux. Tous les chiffres qui circulent sur les réseaux sociaux, en Tunisie comme en France, sont des éléments partiels ou des rumeurs pour lesquelles nous invitons encore à une grande prudence.

P1290094.JPGVoici donc ces premiers résultats officiels partiels. Sur 39 députés à répartir, le mouvement religieux Ennahda en obtient 15 (soit 38 % des sièges), le Congrès Pour la République (CPR) de Moncef Marzouki en obtient 6 (soit 15,3 %), le mouvement Pétition Populaire de Hachmi Hamdi un ex RCD et ex Ennahda, propriétaire d’une chaîne satellite basée à Londres en obtient 5 (soit 12,8%), Ettakatol en obtient 4 (soit 10,2 %),  le Parti démocratique Progressiste (PDP) en obtient 2 (soit 5,1 %),  Moubadara animé par un ex RCD de Sousse en obtient 2 (5,1 %), le Parti communiste des ouvriers tunisiens (PCOT) arrache enfin 1 député (soit 2,5%), puis quatre petites formations obtiennent aussi chacune un député.

P1290092.JPGCette première photographie des résultats est intéressante. Elle évoluera bien entendu cette nuit. En particulier, l’on sait que le Pole Démocratique Moderniste aura des sièges. Mais, on peut délivrer quelques analyses. D’abord, la première leçon à tirer est que l’extrême émiettement dans des dizaines de micro listes a eu pour effet négatif que 22 % des électeurs qui se sont déplacés n’auront aucun représentant. On peut estimer que la grande majorité de ces listes ne défendaient pas un projet politico-religieux. Elles sont effacées. La division artificielle et l’éclatement auront un coût pour la démocratie. Il faudra retenir la leçon pour l’avenir.

P1290079.JPGDeuxièmement, il est indiscutable que les religieux Ennahda obtiennent un fort score, plus important que prévu. Toutefois, seuls, ils ne sont pas majoritaires. Bien sûr, ce résultat très élevé peut être déroutant pour beaucoup d’observateurs. Mais, il était quand même attendu que près d’un tiers de l’électorat voterait pour eux. Ce soir, il semble que cela soit un peu plus que prévu. Pourquoi ? Il faut essayer de comprendre. Ce mouvement politico religieux était le seul à être réellement structuré sur l’ensemble du territoire et particulièrement dans les milieux populaires et les campagnes. Il a bénéficié de moyens financiers considérables, sans commune mesure avec les autres formations. Cet argent lui a permis de mettre en place un clientélisme auprès de gens modestes et il semble acquis qu’il a acheté les voix de bien des gens modestes (par ex : paiement de quelques dinars contre une photo du bulletin, ce qui explique pourquoi certains électeurs ont gardé leurs téléphones portables dans l’isoloir). Dans beaucoup de mosquées, le vote Ennahda a été fortement promu. Il était clairement demandé de voter « pour faire plaisir à Dieu ». Ennahda a aussi profité de l’aide objective de la plupart des médias TV, et en particulier la cinquantaine de chaînes satellites religieuses étrangères captées ici. On peut citer en tout premier lieu la chaîne du Qatar Al Jazeera. Ce « matraquage » idéologique dans les milieux populaires  n’est pas né après la révolution de janvier 2011. Il dure depuis des années et faisait en réalité bon ménage avec la dictature du RCD. « Le fer et le baillon », pour reprendre une expression d’un quotidien de Tunis, qui ont régné pendant plusieurs décennies allaient de pair avec le Coran télévisé. Ces prêches cathodiques permanents, déclinés de manière directe ou indirecte, ont été le seul horizon culturel pour des millions de tunisiens. On en paye le prix aujourd’hui. Aussi, il apparaît clairement que le principal argument de Zine Ben Ali depuis 1987 pour le maintien de son régime despotique, à savoir la lutte contre l’islamisme politique, était un leurre. C’est une règle universelle. Il n’y a pas de lutte contre l’islamisme politique sans bataille culturelle. Il ne peut pas y avoir de bataille culturelle sans liberté, et notamment sans liberté d’expression. La lutte contre l’islamisme politique ne peut réellement commencer qu’aujourd’hui. La possibilité d’exercer sa souveraineté politique via l’assemblée constituante était la condition sine qua none.

P1290102.JPGQui peut la mener ? C’est sans doute la principale difficulté que nous constatons après quelques rencontres d’organisations aujourd’hui. Nous les raconterons plus en détail dans d’autres billets. Les critiques qui vont suivre doivent être relativisés ; Nous ne donnons aucune leçon arrogante. Les conditions d’actions étaient très difficiles. Le temps de la campagne fut assez court. On ne peut rattraper en quelques semaines des années perdues. La terrible ignorance sur laquelle prospère l’obscurantisme ne peut être résolue en l’espace de quelques mois. Nous avons rencontrés ces derniers jours des camarades de grandes valeurs qui méritent le respect. Leur moral est affecté ce soir, mais ils doivent continuer. Les remarques que nous faisons ont vocation à être des éléments de réflexions pour l’avenir. Une des leçons que nous tirons de nos rencontres, est une forme de faiblesse, ou de confusion, du camp « moderniste » qui se place généralement lui-même sur le terrain théologique pour essayer de contrer Ennahda. Cette méthode héritée du « bourguibisme » apparaît comme assez inefficace. Par exemple, la quasi-totalité des forces politiques défendent l’article 1 de l’ancienne Constitution de 1959 qui proclame : « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la République ». Concrètement, cela signifie que l’Islam doit être organisé par l’Etat. La revendication de séparation du politique et du religieux, portée par certains modernistes, était souvent inconséquente puisqu’ils acceptaient en dernière analyse le maintien de cet article 1. Face à cette confusion, patiemment, Ennahda a continué sa besogne sur le terrain. Imposant un regard « déiste » sur l’ensemble de la vie sociale, ils caractérisaient la quasi-totalité des autres forces comme « mécréantes », les ont calomnié, ont fait courir le bruit qu’elles voulaient mettre en œuvre un pays athée, promouvoir le mariage homosexuel, etc… Mais, les progressistes malgré leur courage et leur détermination, étaient souvent désarmés idéologiquement pour répondre. Personne n’a trouvé les mots pour redéfinir ce qui pouvait être une laïcité à la Tunisie du 21ème siècle. Pour beaucoup de personnes, ce simple terme rime avec colonialisme et ancien régime RCD. Une pédagogie, pour disperser la confusion ambiante, devra être menée à l’avenir par le camp de la gauche, sur ce terrain si important.

P1290078.JPGDe plus, la question sociale, les problèmes de chômage, de santé, d’éducation, de redistribution des richesses, qui furent le principal moteur de la révolution citoyenne ont semblé oubliés dans le débat public qui a précédé ce vote. Ces sujets auraient du être la pomme de discorde entre les formations durant ce vote, mais elles ont a semblé absentes, laissant la place à un débat biaisé sur l’identité nationale de la Tunisie, et donc la place de la religion. Pour le petit peuple, la Révolution n’a pas tenu sa promesse. Un doute et une déception s’est installée. Il est frappant de constater que quelques uns des principaux bloggueurs qui ont joué un rôle si important durant la révolution se sont publiquement abstenus. C'est le cas de Lina Ben Mhenni (agée de 27 ans), symbole de cette jeunesse, qui fut candidate au prix Nobel de la Paix 2011. Les religieux ont aussi profité de ce "désenchantement" d'une partie des leaders de la jeunesse, impatients de pas voir venir de changement réels et concrêts. Au finale, tout cela a pesé lourd. On ne doit jamais contourner la question sociale et oublier le peuple.

Enfin, la question centrale de la lutte contre la corruption, liée à la question sociale, ne fut également pas assez portée par les forces de gauche. Elle était pourtant majeure. La renationalisation des bien confisqués au peuple aurait dû être un thème central. Il ne le fut pas. Dommage. Bien de ceux qui sont apparus comme liés à l’ancien régime ont été sanctionné dimanche. Le vote politico-religieux pour Ennahda traduit aussi, de façon bien évidemment déformé, cette volonté d’épurer la vie politique.

P1290093.JPGVoilà donc le triptyque sur lequel il fallait peut être avancer pour mettre en œuvre le partage des richesses pour satisfaire la demande de droits sociaux élémentaires (emploi, santé, éducation, logement): 1) Epuration de la magistrature afin de lutter contre la corruption, 2) restitution des biens confisqués par les clans proches de l’ancien régime, 3) renationalisation des biens privatisés. Enfin, parallèlement à cette bataille sociale menée, il fallait avancer sur le terrain de la bataille culturelle et idéologique : séparation  du religieux et du politique en incluant l’Etat.

Au final, il ne faut pas totalement se désespérer. Une lutte s'engage en Tunisie dont l'issue n'est pas encore écrite. Alors que le débat général fut organisé sur la question religieuse, qui a pourtant avec elle la force de l’évidence pour beaucoup de gens modestes, soulignons quand même que plus de 60% des électeurs n’ont pas voté pour un modèle préconisant l’Islam politique. Espérons qu’il y aura dans cette majorité un point d’appui puissant et cohérent pour une gauche sociale, démocratique et laïque. En France, nous devrons tout faire pour aider ceux qui vont s’atteler à cette tâche.

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