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mardi, 11 août 2015

août 15
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Robert Ménard, l’anti-laïque

20150805_134240_1_.jpgCette année à Béziers la Feria 2015 commencera "évidemment par une messe dans les arènes. Ce sera un office plus majestueux que l'an dernier avec un autel et une croix dignes de ce nom". Qui s’exprime ainsi ? L’archiprêtre de la Cathédrale de Béziers ? Absolument pas. Le prêtre en charge de la petite chapelle des Arènes ? Non plus. Ces propos sont directement de M. Robert Ménard le maire apparenté FN de Béziers.

Pour la deuxième année, de façon tapageuse, Ménard est à l’initiative de l’organisation et de la promotion d’une grande messe publique dans les Arènes de la ville. Nulle tradition là dedans, puisqu’avant l’arrivée de Robert Ménard à la mairie, dans le programme de cette Féria datant de 1973 cet événement n’existait pas. Nulle volonté des autorités religieuses biterroises non plus, puisqu’elles apprécièrent peu en 2014 cette initiative. Homme de dialogue et de fraternité, Le père Luc Jourdan, archiprêtre de la cathédrale Saint-Nazaire, vicaire épiscopal de Béziers, avait tenu à réagir aux paroles de Robert Ménard qui s’était félicité bruyamment dans la presse d'avoir « démocratisé la messe ». « Je lis ce matin avec stupeur ces propos » avait dit l’homme de foi. « La Sainte Messe étant l'expression publique du cœur du mystère chrétien, ce n'est ni le nombre de participants, ni le lieu de la messe qui en fait le “succès” d'un point de vue religieux. (…). Je ne pense pas que les citoyens de Béziers, catholiques compris, attendent de leur nouveau maire “une démocratisation de la messe. »

Mais qu’importe, le maire de Béziers cette année encore finance avec de l’argent public une campagne d’affichage omniprésente dans toute la ville pour inviter le plus largement à la version 2015 de cette messe, qu’il faudrait qualifier de « municipale » en quelque sorte.

Et la laïcité dans tout cela ? Elle est bien sûr totalement méprisée et il est d’ailleurs sidérant que l’Etat, via le sous-préfet ne rappelle pas fermement les règles élémentaires de la loi de 1905 au premier magistrat de la ville. L’Etat, sur ce dossier comme sur d’autres, semble totalement aux abonnés absents. En décembre dernier, la mairie a installé une crèche dans son hall d’entrée. Nombres d’habitants attachés à la laïcité s’en sont légitiment émus. Mais, le Tribunal Administratif de Montpellier a hélas validé, le 16 juillet dernier, le fait qu’il s’agissait finalement « d’une crèche de la Nativité répondant à tous les critères de l’Evangile selon Luc mais que cette crèche entrait dans le cadre d’animations culturelles». Formulation pour le moins étonnante et dangereuse ouvrant la porte à d’autres piétinements de la laïcité pour d’autres confessions.

Depuis ces décisions de justice contestables, pour l’instant étonnement en sa faveur, M. Ménard et ses amis du FN se jugent intouchables. Arborant même un crucifix sur la une du journal municipal du mois d’août, ils se fichent totalement de contrevenir aux principes laïques de la République, même si cyniquement ils prétendaient durant leur campagne électorale, avec des trémolos dans la voix, qu’il fallait les « réaffirmer ». Le même journal, fier de n’être jamais sanctionné par la justice, illustre aussi une de ces doubles pages par un homme torse nu en bretelles donnant une fessée à une femme en bikini, incarnant les associations laïques, qui semble prendre plaisir à la punition virile. Les fantasmes de M. Ménard sont décidément bien étranges où le sado maso se mélange à la bondieuserie la plus conservatrice.

En réalité, la fausse laïcité ménardienne n’est qu’un attrape gogo à géométrie variable, dans le seul but d’humilier les biterrois de confession musulmane, réelle ou supposée, dont les nouveaux élus FN comptent même les enfants nom par nom dans les écoles publiques de la ville. Courageux mais pas téméraires, les mêmes élus affirment à la justice par la suite que ce comptage n’existe pas… tout en affirmant l’inverse par la suite dans la presse municipale. Comprenne qui pourra. Nul ne sait d’ailleurs à quoi serviraient les statistiques hasardeuses et malsaines qu’ils obtiennent ainsi, si ce n’est à faire croire aux nigauds que la présence significative de biterrois au nom de famille à consonance originaire du Maghreb aurait un lien de causalité avec la pauvreté et le chômage de masse qui frappent la région depuis quelques décennies.

Osez le critiquer sur ses obsessions maladives et Ménard vous répondra avec son arrogance si caractéristique, en jouant la victime : « Pour les médias aujourd’hui, il est interdit de se montrer attaché aux racines chrétiennes de la France ». Mais tout esprit un minimum éclairé et honnête intellectuellement comprendra que ce n’est vraiment pas le sujet ici. En République française, au 21ème siècle, n’importe quel citoyen de confession catholique ou chrétienne peut pratiquer sa religion en toute tranquillité dans les lieux de culte dédiés à cet effet. Mais concernant un élu, les choses sont un peu différentes. Quelles que soient ses opinions spirituelles privées, tout à fait respectables au demeurant, ce n’est pas à lui d’appeler publiquement ses concitoyens à se rendre à une cérémonie religieuse, de surcroit par des affiches financées par la commune. Ne pas respecter cette règle revient à ne rien comprendre à la laïcité.

C’est pourquoi chacun doit admettre que si demain des petits ménards et leurs alliés de circonstances dirigeaient la France, cela signerait l’arrêt de mort de notre République laïque. A Béziers comme ailleurs, derrière la restauration de traditions bricolées, c’est un véritable programme de guerre civile qui nous est proposé dans lequel l’exaltation d’une religion, parce que soi disant majoritaire, doit servir d’étendard à une « reconquête » politique où « l’arabe » fantasmé, même s’il est français depuis plus de 3 générations, est la cible de toutes les haines.

Dans les moments difficiles que traverse notre pays nous devons tous garder la tête froide, mettre à distance les fanatiques religieux de tous bords et défendre les valeurs de la République. Ceux qui ne comprendraient pas l’enjeu doivent entendre ceci : aux prétendues coutumes religieuses doivent s’opposer les codes et principes républicains et laïques. Ceux de 1789 qui ont fait la France d’aujourd’hui proclamaient que « l’histoire n’est pas notre code ». A cela, les obscurantistes et fanatiques de tous poils répondent en chœur depuis deux siècles « Détrompez-vous, notre histoire est plus forte que votre code ». Cette controverse philosophique reste l’objet d’une tension permanente.

A chacun de choisir désormais dans quel type de pays il veut vivre. Plus que jamais, je fais le choix de la République laïque et je m’indigne, à Béziers comme ailleurs, que le maire d’une commune organise des messes publiques ou quelconque cérémonie religieuse. Rallumer des tensions religieuses annonce des jours bien sombres.

samedi, 8 août 2015

août 15
8

Y aura-t-il un chapeau à la taille du maire à la Féria de Béziers ? Réponses à Robert Ménard

menard-400.jpgSa majesté Robert Ménard 1er, maire de Béziers, suite aux reproches que j’ai exprimés après les différentes provocations machistes et anti-laïques contenues dans le journal municipal biterrois du mois d’août, s’est abaissé à me répondre aujourd’hui dans une interview sur le site Boulevard Voltaire. Je suis extrêmement flatté de l’honneur qui m’est fait, à moi simple mortel, par une personnalité d’une telle dimension.

Toutefois, malgré la grande qualité intellectuelle des arguments qu’il utilise contre mes opinons, je me permets de lui adresser une réponse sur quelques points. J’espère d’avance que Sa Grandeur ne sera pas trop agacée de mon impertinence.

 

1)   Robert Ménard pense me disqualifier immédiatement en disant à mon sujet : « Alexis Corbière est originaire de Béziers et vit à Paris. Dans les deux cas, il n’est guère connu que de ses voisins de palier et des gens avec qui il milite. » Désolé mais c’est un peu facile comme introduction. Oui, je suis né à Béziers, j’y ai grandi et j’y ai encore toute ma famille. Une bonne partie d’entre elle est très impliquée dans la vie locale et politique. Ménard est bien placé pour la savoir. Et puis, cette ville ne me laisse pas indifférent. Le fait que je sois enseignant en région parisienne depuis 20 ans n’y change rien. Mais, je m’étonne au passage qu’il ne m’ait pas plutôt traité de « couillong de parisieng » durant cet entretien. C’est en général le genre de démagogie qui fonctionne toujours auprès des nigauds.

Je ne vois pas en quoi la notoriété, où le lieu d’habitation, des gens qui lui font des reproches devrait entrer en ligne de compte pour juger de leur qualité ou non. C’est un tantinet arrogant et méprisant pour tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, de Béziers ou d’ailleurs. Les seules critiques légitimes et acceptables à ses oreilles sont celles de gens dits « célèbres » ? Les autres ont obligation de la fermer ? Drôle de conception du débat symptomatique d’un homme qui a manifestement pris la grosse tête (à Béziers on dit « le melon »). Ce ne sera pas facile de trouver un chapeau de paille à sa taille durant la Féria. Et puis si mes reproches et ma modeste personne sont tellement insignifiants pourquoi un homme aussi important que lui perd-il du temps à me répondre ? Il y a là comme une légère contradiction.

2)   A mon sujet toujours, manifestement obnubilé par ces questions de notoriété, il dit : « il essaye comme il peut de prendre un peu de lumière médiatique à travers moi. » Modeste, le type je vous dis. Voilà un homme qui aime bien se regarder dans un miroir. «Rechercher la « lumière médiatique » est pourtant davantage sa propre pathologie que celle des autres. Oserai-je rappeler au grand Ménard que sans sa notoriété télévisuelle antérieure à son élection, due à son ex-métier de journaliste et homme de médias, il n’aurait probablement jamais été élu. En effet, la principale valeur ajoutée sur les électeurs biterrois de Ménard candidat aux municipales de 2012 fut l’aspect « vu à la télé ». Cela lui a permis facilement d’être le candidat soutenu par le FN qui déjà sans lui, et depuis longtemps hélas, obtenait plus de 35 % des voix. La crise de la droite locale et la politique du gouvernement PS ont fait le reste. Le grand stratège Ménard est donc avant tout un opportuniste, qui après avoir travaillé en 2007 sans vergogne pour la monarchie réactionnaire du Qatar, est venu monter sur les épaules du FN local pour se faire élire.

Cet argument visant à disqualifier ceux qui l’attaquent comme recherchant de la lumière médiatique à travers lui est donc particulièrement inepte et peut être appliqué à l’infini. Quiconque attaque Hollande recherche de la lumière médiatique, quiconque attaque Sarkozy idem, et ainsi de suite…

Excusez du peu, je critique simplement Ménard parce que je ne suis pas d’accord avec lui. Est-ce encore possible où le nouveau slogan de la mairie est-il devenu : « le Béziers de Ménard, tu l’aimes où tu le quittes » ? Pour ma part, c’est ni l’un, ni l’autre.

3)   Autre argument absurde de Ménard est la référence au « règne » de Robespierre puis à mes livres et actions à ce sujet. Je le laisse à son ignorance historique. Ecrire de telles bêtises quand on prétend défendre l’enseignement de l’Histoire de France est affligeant. Il m’invite même à aller « consulter » (sans doute un psychiatre ou un médecin). C’est le genre typique d’argument des pays totalitaires où les opposants ont toujours un problème psychologique. Avec Ménard, si on n’est pas d’accord avec lui c’est qu’on est fou (ou « jobastre » comme l’on dit ici). Qu’importe. Je serais donc, parce que Républicain social et jacobin, refusant que l’on caricature la Révolution et la Comité de salut public, un violent congénital qui n’a pas de leçon de féminisme à lui donner ? Cocasse.

Un mot donc sur la violence dans l’Histoire. Depuis 2014, avec les moyens de la mairie de Béziers, Ménard fait la promotion permanente de l’OAS, organisation violente, criminelle et terroriste ayant exécuté au moins 2200 personnes et fait plus de 5000 blessés il y a une cinquantaine d’années. Nul n’est prisonnier des actes et idées de ses parents, mais c’est par fidélité assumée à son père, petit militant de l’OAS d’Oran au début des années 60 (l’une des plus bestialement sanguinaire) qu’il multiplie les initiatives donnant la désagréable impression que la guerre d’Algérie n’est toujours pas finie dans sa ville. Pourtant, les rapatriés ou « pieds-noirs », essentiellement composés de gens modestes ayant des liens très forts avec la terre d’Algérie depuis plus d’un siècle, et qui ont souffert dans leur chair des évolutions tragiques de l’Histoire savent bien que ce sont les petites frappes de l’OAS, assassinant de façon aveugle des femmes et des hommes même après les accords d’Evian, qui ont été un élément accélérateur de l’issue tragique et irrémédiable du conflit dont la dimension coloniale ne peut être estompée. Le violent, c’est donc lui.

Enfin  concernant la dimension féministe de notre controverse, j’assume totalement que les clichés et plaisanteries graveleuses du journal municipal de Ménard sont pétris de clichés machistes et vulgaires. Autre exemple. Depuis son élection, Ménard organise des débats publics en invitant des personnalités (toujours d’extrême droite ou de droite dure comme Eric Zemmour, Philippe de Villiers, Renaud Camus…) et jamais une seule femme n’a été invitée ! Sans doute notre maire n’en trouve aucune suffisamment intelligente pour venir s’exprimer devant ses ouailles. S’est-il seulement aperçu de cette exclusivité virile ?

4) Pour finir Ménard utilise l’astuce classique du notable quand on le critique : moi je m’occupe des choses sérieuses, les logements, les trottoirs et le traitement des déchets… Certes, mais encore heureux. C’est pour cela qu’il est indemnisé tous les mois. Est-ce une raison, là encore, pour taire nos désaccords avec lui ? J’observe donc que sa suffisance est un faux rebelle, se comportant en réalité comme tous les petits barons de province, qu’il faudrait remercier chaque jour pour leurs actes, pourtant réalisés avec de l’argent public.

Dernier point amusant à mes yeux : le site sur lequel est mis en ligne cette interview. Il s’agit de Boulevard Voltaire créé, financé et longtemps dirigé par Ménard lui même. On n’est jamais mieux servi que par soi même n’est ce pas ? Voilà comment notre ex défenseur de la liberté d’expression aime la presse : celle, aux ordres, que l’on dirige soi même ou ses proches. Dans ces conditions, il n’y a jamais de questions gênantes et le caractère anti-laïque de son action de maire, que je critique vivement dans une tribune publiée dans Marianne, n’est même pas abordé dans cet entretien. Pratique.

vendredi, 31 juillet 2015

juil. 15
31

Pour la diversité culturelle mais contre la ratification de la charte européenne des langues régionales

Le Conseil des Ministres a décidé aujourd’hui d’adopter un projet de loi constitutionnelle afin de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Un projet de révision constitutionnelle va être présenté à l’Assemblée nationale afin de réviser la Constitution uniquement à cet effet.

Je suis en désaccord avec cette démarche et je suis opposé à la ratification par la France de cette Charte. Pas de faux débats, que les choses soient claires, en écrivant cela, je n’exprime aucune opposition à la diversité culturelle bien au contraire, mais je m’oppose à toute vision ethniciste et régionaliste de cette dernière. Je suis favorable au bilinguisme et aussi à l’enseignement des langues régionales ou à tout autre événement culturel permettant leur expression. Soyons sérieux, les nombreuses lois existantes votées par le parlement français permettent déjà cela. Depuis le 11 janvier 1951 et la loi Maurice Deixonne, il est possible d’apprendre, si on le désire, une langue « régionale » dans le cadre de l’éducation nationale. Enfant du Midi de la France, j’ai appris (ou du moins j’ai été initié) l’occitan au Lycée notamment grâce à l’écrivain et poète Marie Rouanet et j’ai aussi grandi au son des chants militants de Claude Marti. En 2015, nul n’est brimé pour perpétuer une langue régionale et beaucoup de Conseils Régionaux y consacrent déjà des sommes significatives. Si des difficultés existent dans les lycées pour bénéficier de ce droit c’est en général par manque de postes, notamment en raison des mesures d’austérité qui ont supprimé près de 80 000 postes dans l’éducation nationale ces 10 dernières années. Et jusqu’à présent, malgré ses promesses, le gouvernement actuel à mi-mandat n’a restitué que 3500 postes réels.

Mais plus fondamentalement, l’adoption et la ratification de cette Charte ouvriraient une période nouvelle que je ne souhaite pas pour mon pays. J’invite chacun à y réfléchir y compris tous mes amis qui apprécient l’existence des langues régionales telles qu’elles se pratiquent aujourd’hui. Les exemples pour illustrer les problèmes potentiels de cette Charte (rédigée d’ailleurs par des groupes européennes assez réactionnaires en 1992) affaiblissant l’égalité des droits entre les citoyens sont nombreux. Par exemple, la partie 1-d demande aux états de s’engager à « la facilitation et/ou l’encouragement de l’usage oral et écrit des langues régionales ou minoritaires dans la vie publique et dans la vie privé ». Ainsi donc ce sera demain à l’Etat « d’encourager » la pratique des langues régionales ? Dans la vie publique et dans la vie privé ? Qu’est-ce à dire ? L’Etat, c’est à dire avec de l’argent public, va financer des associations et des groupes qui vont faire la promotion des langues régionales ? Mais à la demande de quels groupes ? Qui jugera de leur représentativité ? Je désapprouve cette « pompe à fric » dont vous s’emparer sans doute des groupes identitaires qui vont exalter des racines régionales à l’envie. Et en quoi l’Etat doit-il se mêler de ce que font les citoyens dans leurs vies privées et de la langue qu’ils enseignent à leurs enfants ? Et aussi pourquoi privilégier celle ci ou lieu de celle là ? Au nom de traditions ? Lesquelles ? Comment juger de leurs réalités ? Je récuse cette vision si éloignée des Lumières de la société. On voit bien que ce sont là des discriminations entre les citoyens qui seront permises en raison de cette Charte car ceux qui pratiqueront le bilinguisme avec leurs enfants, mais pas avec des langues dites régionales ou minoritaires, ne pourront bénéficier de ce droit et de cet « encouragement » public.

J’ai donc eu aujourd’hui à débattre de cette question sur France Info face à Paul Molac député UDB (Union Démocratique Bretonne) soutenu par le PS.

Je vous invite à écouter à nouveau notre échange.

 Je vous invite aussi à lire les argumentaires de mon camarade Jean-Luc Mélenchon sur le sujet qui datent de 2013 (cliquer ici) et janvier 2014 (cliquer là). Ils restent très pertinents.

Enfin, ce sujet complexe, où la caricature des positions des uns et des autres est à proscrire, nécessite des échanges argumentés et apaisés entre citoyens qui ne doivent surtout pas occasionner, dans ce contexte trouble, la promotion d’un discours démagogique anti républicain et contre-révolutionnaire, vouant aux gémonies les grandes conquêtes de la Révolution de 1789. Moi, je ne veux pas du retour de la France des régions, des provinces et des traditions chères à l’Ancien régime où chacun pratiquait son patois local. Plus que jamais, il faut assurer l’égalité des droits entre tous les citoyens et l’unité de la République sur tout le territoire. A l’heure de l’Union européenne libérale triomphante qui disloque les Etats, qui restent l’expression de la souveraineté populaire, c’est ici que se situe l’enjeu contemporain de la bataille politique et idéologique.

C’est pourquoi j’ai voulu réagir à une tribune du linguiste Claude Hagège (dont la lecture est d’ordinaire toujours enrichissante) publiée dans le Monde le 10 juin (à lire ici). Occupé alors par d’autres tâches militantes, je ne l’ai pas publié aussitôt. Je profite donc de la nouvelle actualité de ce débat pour vous transmettre cette réponse non publiée à M. Hagège.

Une Charte des langues régionales contre l’œuvre de la Révolution française

Je suis opposé à la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires que le Président de la République envisage de faire adopter dans un futur projet de loi constitutionnelle. Ma position ne traduit pourtant aucune hostilité particulière contre ce que l’on nomme « les langues régionales ». En 2015, elles sont respectées et peuvent s’étudier et se pratiquer en France, notamment au sein de l’Education nationale, dans un cadre légal qui nous satisfait. De même, je suis un promoteur du bilinguisme et de l’apprentissage des langues étrangères, formidable sésame pour comprendre la complexité du monde et mieux faire circuler les idées de ceux qui veulent le changer.

Mais ici, ce n’est pas le sujet. Si cette Charte issue de l’Union européenne était adoptée, elle créerait les conditions d’un communautarisme linguistique qui immanquablement s’épanouirait au mépris de l’identité républicaine du pays.

Pour que le débat soit clair, il est important que ceux qui défendent la ratification de ce document ne forgent pas des arguments de circonstances en allant par exemple jusqu’à défigurer la Révolution française.

Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde en faveur de cette Charte, le linguiste Claude Hagège utilise des références historiques sur lesquelles nous voudrions revenir. Il affirme dans son plaidoyer que « c’est la Révolution qui porte aux langues régionales le coup le plus grave ». Il décrit la Révolution Française comme un grand moment de brutalité aveugle, ce qui devient d’ailleurs un prêt-à-penser lassant de plus en plus répandu, où l’on fit la « chasse des langues régionales » et où même « on prévoyait exécutions et déportations en masse de personnes ignorant le français ». Sur ce dernier point la totalité des spécialistes que nous avons interrogé a été incapable de savoir à quoi exactement il faisait référence. Mais qu’importe la précision puisque tout cela ne vise qu’à indigner le lecteur contemporain pour le faire culpabiliser. La charge est sans appel et sans nuance et le champ sémantique utilisé est limpide. La Révolution ne serait qu’un épouvantable moment de violence contre la population et ses usages linguistiques. Et la « Terreur » serait même la première responsable d’une maltraitance contre les langues régionales qu’il faudrait réparer 220 ans plus tard.

La vérité historique est assez différente. Dès 1789, les députés réunis en Assemblée constituante veulent bâtir une nouvelle communauté politico-linguistique où triompherait l’égalité en droit et en langue au sein d’un peuple libre. Pour eux, l’union nationale par la langue doit remplacer l’unité précédente incarnée par le corps du roi. Lucides, ils mesurent immédiatement qu’ils se heurtent à la multiplicité des idiomes et des dialectes locaux. Aussi le 14 janvier 1790 ils prennent la décision de traduire les décrets de l’Assemblée nationale en langues vernaculaires pour être mieux compris par le peuple. Mais dès 1791, ils constatent qu’une offensive langagière est menée notamment par les monarchistes qui pratiquent l’abus des mots pour déstabiliser l’idéologie révolutionnaire naissante. Avec malveillances certains inversent le sens des mots. Parfois le patriote devient l’aristocrate, le citoyen passif un factieux, etc. La confusion se propage. On confit donc à un grammairien patriote, François Urbain Domergue de prendre des initiatives pour éviter les nombreuses manipulations de mots des adversaires de la Constitution. Il publie un Précis des opérations de l’Assemblée nationale pour « rendre intelligible pour tout le monde la langue de la liberté ». En automne 1791, il souhaite « élever la langue à la hauteur de la Constitution » et organise la mise en place de « missionnaires patriotes » qui se déplacent dans le pays pour établir des Sociétés populaires qui font la promotion de l’esprit public. Contre tous les adversaires de la Constitution, particulièrement les aristocrates, ces émissaires construisent progressivement l’hégémonie de la langue politique française. Pour cela, ils savent pratiquer le bilinguisme comme à Aix ou Marseille, démonter les mensonges et mettre concrètement en acte la langue de la Constitution.

Les députés Montagnards donneront par la suite une dimension encore supérieure à cette ambition née dès le début de la Révolution, en adoptant deux lois. Celle du 27 janvier 1794, portée par Barère qui pour la première fois a créé un corps d’instituteurs de la langue française. Puis celle du 6 juin 1794, défendue par l’Abbé Grégoire qui voulait faire reculer l’ignorance et les superstitions véhiculée par les anciens idiomes et assurer « l’usage unique et invariable de la langue de la liberté » à savoir le français.

De cette histoire tumultueuse, plongée dans un bouleversement social et culturel sans précédent d’où jaillit la République, nous voulons retenir que le français national a pris consistance dans des pratiques politiques porteuses d’un idéal et non par un acte autoritaire ou lors d’un quelconque colloque savant. Un langage quand il se répand est aussi une représentation du monde, une pensée politique, un corpus idéologique patiemment construit par l’histoire et les querelles humaines.

Dès lors, qui peut croire que l’exaltation de langues régionales que nous propose cette Charte n’ira pas de pair avec l’exaltation d’identités ou racines locales parfois bricolées, puisant dans un vocabulaire d’Ancien régime, qui viendront se heurter aux idéaux d’égalité et d’universalité qui fondent notre Nation ? Qui peut croire également que donner des droits particuliers à des locuteurs en les refusant à d’autres, parce qu’ils ne sont pas nés en France, ne produira pas des concurrences négatives entre les uns et les autres ? Qui ne voit pas qu’avec cette Charte on affaiblit l’unité de notre peuple, au profit demain d’une addition de petits peuples divisés à la recherche de racines linguistiques parfois imaginaires ?

A l’heure où la droite privatise les mots les Républicains, où l’extrême droite dépose à l’INPI le nom Les Patriotes et le mot Socialisme est porté par un parti dont les actes n’ont plus rien à voir avec cette idée, les nouveaux abus de mots triomphent. En réalité, il serait nécessaire de reforger une grammaire politique commune pour mieux se comprendre et afin que nos concitoyens ne soient pas abusés. L’adoption de cette Charte ne nous aiderait en rien dans cette tâche.

Enfin, n’ayons pas honte de notre acte de naissance que constitue la Révolution française ni de la langue qui a permis le triomphe de ses idéaux et fait enfin des français des citoyens égaux.

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