De retour de notre grande manifestation parisienne contre l’Austérité, qui fut un succès, je reprends le clavier pour vous parler jeu vidéo et controverse historique. Les habitués de ce blog ne seront pas surpris. Quant aux autres, je leur souhaite bienvenue en m’expliquant un peu.

Depuis mon précédent billet de blog publié il y a trois jours au sujet d’une honteuse bande annonce du jeu vidéo Assassin’s Creed Unity, que n’ai-je lu et entendu ? Jean-Luc Mélenchon ayant immédiatement pris position publiquement dans le même sens que mes observations, la polémique a immédiatement pris une ampleur assez sidérante. Je ne compte plus les centaines d’articles que tout cela a provoqué (y compris à l’étranger : Canada, Espagne, Italie..), les tribunes favorables ou non, les interviews d’historiens, les messages qui me sont parvenus et les dizaines de milliers de visites quotidiennes de mon modeste blog. Hé, hé…En plein dans le mille ! Je jubile. C’était l’objectif voulu.  Avec Jean-Luc, nous avons bien ri de ce petit effet (que nous avions anticipé) et cette complicité d’action est assez stimulante (Lisez le d'ailleurs). Conjointement au combat politique et social, le combat culturel est de majeure importance et l’écho de tout cela ne fait que le confirmer.

Pour continuer à alimenter la réflexion de chacun, je voudrais de façon brève répondre à présent à quatre types de remarques que j’ai pu lire ces jours-ci en invitant surtout le lecteur a bien lire le quatrième point qui vous propose une vidéo extraite du Jeu Assassin’s Creed Unity, sur les relations entre Robespierre et Danton, symptomatique du parti pris idéologique du contenu du jeu.

1) « Mais, ce n’est qu’un jeu vidéo… »

arno-dorian-assassin-s-creed-unity-31976-400x250.jpgOui, et alors ? Justement. Les jeux vidéo constituent une culture de masse, où se côtoie le meilleur comme le pire, qui passionne à juste raison des millions de gens. Des études ont estimé qu’en France près 55% de la population y joue. Au nom de quelle vision méprisante des Gamers il serait concevable et bien élevé pour des responsables politiques de critiquer sur des plateaux TV un livre, un film, une pièce de théâtre, un match de foot, les jeux olympiques, etc.  mais… jamais un jeu vidéo ! Nous croyons l’inverse parce que nous prenons les Gamers au sérieux, ce sont des citoyens comme tout le monde. Le monde du jeu, et particulièrement celui du jeu vidéo ayant pour décor de grands évènements historiques, n’est pas hors sol, hors de toutes les tensions idéologiques qui traversent notre société. Ceux qui croient que le jeu vidéo porte des valeurs « neutres » ne comprennent pas qu’en réalité ces valeurs sont souvent  (mais pas tout le temps) le reflet de l’idéologie dominante dans notre société, avec sa violence, ses inégalités, ses hiérarchies sociales et sexuelles, sa volonté de marchandiser toute chose et parfois de réécrire l’Histoire à des fins idéologiques. En apportant une critique au message idéologique porté par Assassin’s Creed Unity par la façon dont il présente des personnages historiques nous rendons toute sa noblesse aux jeux vidéo. Que les Gamers se réjouissent ! Ce sont bien des fois des œuvres d’art fabriquées par des créateurs remarquables. Donc, c’est précisément parce que c’est un jeu vidéo grand public qui va être vu par des millions de gens que nous avons jugé utile de tirer une sonnette d’alarme afin qu’un débat s’engage sur la façon dont l’Histoire de la Révolution Française se transmet. Pourquoi s’émerveiller quand Ubisoft explique qu’il a fallu 5000 heures de travail pour reconstituer Notre Dame de Paris en 3D, des années pour fabriquer la ville, et nous flétrir quand nous réclamons un minimum de sérieux pour décrire des personnages centraux de la Révolution ? Pourquoi ne pas garder la même rigueur Messieurs d’Ubisoft ? C’est une question de choix économique des constructeurs et aussi de choix idéologique. J’y reviendrai. La critique que nous lançons avec Jean-Luc Mélenchon peut ouvrir une nouvelle ère pour les constructeurs de jeux qui sauront désormais que, les concernant, le niveau d’exigence des joueurs et de la population a monté. Les Gamers ne sont pas des porte-monnaie sans cervelle.

 2 ) « Mais, vous critiquez une simple bande annonce... »

Assassins-Creed-Unity-Revolution-Gameplay-Trailer.jpgOui (pas seulement désormais, voyez mon point quatre), mais une nouvelle fois, et alors ? Cette honteuse bande annonce colportant tous les clichés antirobespierristes éculés et hostiles au peuple révolutionnaire de Paris, que tous les historiens sollicités par les différents journaux dénoncent pour ses mensonges et ses outrances (et ainsi au passage nous donnent raison) a été commandé et financé par la société Ubisoft dans le but de produire un buzz sur internet donnant envie d’acheter le jeu. Peu m’importe qu’elle ait été commandée à un hard rockeur déglingué nommé Rob Zombie spécialisé par le gore. Raison de plus même. Quand on connait le soin qu’apporte Ubisoft a ses campagnes promotionnelles, il est difficile de nous faire croire qu’elle n’a été validée par aucun créateur du jeu.

De plus, au nom de quoi le contenu de la bande annonce d’un jeu n’est pas critiquable ? Imaginons un jeu qui se déroulerait à la fin du 19e siècle en France et qui nous proposerait une bande annonce expliquant que le Capitaine Alfred Dreyfus était un espion allemand fort justement démasqué et condamné par sa hiérarchie. Autres exemples, imaginons un jeu sur la première guerre mondiale expliquant que Jaurès était à la solde de l’Allemagne ou une autre expliquant avec aplomb que les capitalistes juifs ont provoqué la seconde guerre mondiale… Bref, tout cela aurait provoqué un énorme scandale, à juste raison. Alors pourquoi quand il s’agit de la Révolution Française et Maximilien Robespierre on a le droit de raconter n’importe quoi, alors que l’on est plus tatillon sur d’autres sujets ? C’est un choix idéologique. Mais ce n’est pas le nôtre.

 3) « Mais vous critiquez un jeu conçu avec des historiens. »

assassins-creed-unity-31014-400x250.jpgAttention sur ce point, ne nous laissez pas abuser, les historiens sollicités comme le canadien Laurent Turcot ou le français Jean-Clément Martin par Ubisoft lors de la réalisation du jeu n’ont jamais dit ces derniers jours qu’ils n’étaient pas d’accord avec le fond de nos critiques. Au pire, ils ont cru dans un premier temps que nous nous en prenions au principe même de l’utilisation de l’Histoire dans le jeu vidéo. Ce qui était un contre sens total de leur part.  Mais après sur le fond, aucun ne nous donne tort. Je souligne au passage que l’utilisation de leurs noms par Ubisoft ressemble quelque fois à une sorte de manipulation. Aucun des deux n’a écrit le scénario. Il leur a été présenté une fois terminé, ils ont émis des remarques et des critiques et ils ignorent ce qu’Ubisoft en a fait.

Laurent Turcot a surtout été sollicité pour la reconstitution de Paris en 3D qui est une belle réussite. Assez peu sur le reste. Pour ne pas le trahir, je voudrais citer ce qu’il dit dans Paris Match interrogé sur nos critiques : « Robespierre est une figure complexe qu’il faut nuancer. On ne peut qualifier l’homme de sanguinaire ou de tyran aisément. Je pense qu’il s’agit d’un homme animé par des principes, prêt à tout pour les respecter et les faire appliquer. » Nous sommes donc d’accord. Mais, il ajoute malicieusement à notre encontre : « Jean-Luc Mélenchon gagnerait sans doute à lire les ouvrages de mes collègues sur Robespierre, dont la très belle biographie d’Hervé Leuwers ou encore le numéro spécial d’Historia (Hors-série novembre/décembre) sur la Révolution française dans Assassin’s Creed, disponible depuis une semaine. » Pas de chance pour Laurent Turcot, avec Jean-Luc nous avons lu les ouvrages indiqués qui nous donnent tous les deux raison (y compris l’article d’Historia sur Robespierre page 92) et l’historien Hervé Leuwers sollicité par le Monde n’est pas exactement sur la même longueur d’onde que l’historien Turcot et déclare « La réaction de Jean-Luc Mélenchon est celle de quelqu’un qui prend au sérieux la mémoire de la Révolution française, qui en comprend toute l’importance, car elle est une matrice de notre histoire présente. Nous vivons encore dans une République, où les débats actuels se nourrissent de ceux d’hier. Et puis, il y a une mémoire fantasmée, romancée, celle de personnages qui peuvent faire peur, comme dans le jeu vidéo, mais nous sommes là sur un plan totalement différent. » Il est donc 100 % d’accord avec nous.

Concernant Jean-Clément Martin (qui est à mes yeux un historien majeur de la Révolution et de la Terreur) même s’il ne partage pas toutes nos remarques, il déclare « Je peux comprendre que Jean-Luc Mélenchon, dont on sait l'attachement à l'histoire de la Révolution et de Robespierre en particulier, signale les invraisemblances et les erreurs dans la bande annonce. »

Autre exemple, l’historien Michel Biard, un des plus grands spécialistes de la Révolution Française, affirme dans le Plus de Nouvel Obs que nos critiques sont parfaitement fondées. Que demander de plus ? La communauté des historiens n’est pas du tout hostile à nous, c’est même rigoureusement l’inverse. Sans même citer la longue liste de tous les autres historiens de la Révolution française qui nous ont ensuite donné raison par des biais plus informels et amicaux, je constate avec plaisir que tous ceux qui se sont exprimés publiquement sur cette question nous ont donné raison sur le fond, faisant après entendre quelques nuances sur la forme ce qui est bien normal.

4) « Mais, au-delà de la bande annonce contestable, le contenu du jeu est bien… »

Non. Pas d'accord. Et c’est l’apport de ce nouveau billet par rapport au précédent. Notre critique ne se limite plus à la seule bande annonce, ou trailer. Depuis deux jours, j’ai découvert que le contenu du jeu lui-même, par les explications historiques régulières qu’il propose au joueur, entre les séances de combats, est grossier historiquement et orienté idéologiquement dans une trame réactionnaire obligatoirement voulue par les auteurs du scénario. Les auteurs ont enfourché un courant idéologique très précis, inexistant à l’université mais bien présent chez les pourfendeurs de la Révolution Française. Pour comprendre mon indignation, voyez l’extrait du jeu suivant, il concerne les relations entre Georges Danton et Maximilien Robespierre :

Le constat est édifiant. Tous les clichés hostiles sont là. Georges Danton est évidement présenté comme un « héros de la Révolution » et Maximilien Robespierre un beau salaud, sur le pas de sa porte mais protégé par deux soldats, qui avec un plaisir pervers digne d'Hannibal Lecter, le regarde passer dans la charrette qui le mène vers la guillotine, en se frottant le cou de jubilation. La symbolique est claire : Robespierre ne peut sortir dans la rue sans être protégé du Peuple qui le déteste, et il aime le sang. On explique en voix off : « la seule erreur de Danton a été de se mettre un homme à dos : Maximilien Robespierre, le père de la Terreur ». La même voix off nous apprend aussi que « les amis de Danton ont fait publier un article décrivant Robespierre comme un dictateur assoiffé de sang. La vérité blesse ».

Cette présentation des raisons complexes qui ont entrainé la condamnation et la mort de Danton est absurde et mensongère. Absurde, car elle ramène une décision politique lourde, prise par le Comité de Salut Public composé de 12 membres après de longs débats et voté par la Convention, à la seule volonté d’un homme pour des raisons psychologiques et mesquines. Mensongère car l’élimination des Indulgents, cette faction dont faisait partie Danton ne fut pas une décision de Robespierre, même s’il l'a indiscutablement accompagnée et assumée ensuite. Mais, longtemps, au sein du Comité de Salut Public, il a protégé Georges Danton malgré ses frasques honteuses, son comportement politique superficiel dans les moments importants, et surtout ses amitiés troubles. Cela sera même rudement reproché par Collot d’Herbois lors du 9 thermidor et entrainera la mort de Robespierre quelques mois plus tard. La vérité oblige à dire que Georges Danton était un corrompu notoire, comploteur permanent et ami du général Charles-François Dumouriez qui va trahir la Révolution en pleine guerre au profit de l’Autriche. Danton fut aussi longtemps payé par le Roi, lorsqu’il était encore en vie, afin de livrer des informations et influer sur les décisions en vue d’une monarchie constitutionnelle. Danton fut aussi à la solde de la couronne d’Angleterre avec laquelle il essaya de dresser d’improbables machinations et notamment l’évacuation de Louis XVI. Enfin, il fut surtout partie prenante de l’énorme scandale financier de la Compagnie des Indes qui profita pleinement à son entourage, tel Fabre D’églantine, mais aussi à lui-même. Son entourage pourri par l’argent et ses complots permanents ont fini par convaincre Robespierre qu’il ne pouvait plus le protéger. Ne perdons pas de vue ce cancer de la Révolution que fut la corruption qui faisait des ravages immenses et irritant le Peuple confronté à des difficultés quotidiennes. La combattre était une tâche de première importance pour stabiliser la Révolution et c’est bien pour cela que Robespierre gagna la surnom de « l’Incorruptible ».

La suite est tragique et particulièrement le mort de Camille Desmoulins qui fit bloc avec Danton. Mais, en ce moment terrible, l’avenir de la République et de la Révolution est encore incertain et ce type d’exécutions, qui nous choquent aujourd’hui à juste raison, continueront longtemps même après la mort de Maximilien Robespierre. Je précise aussi au passage que qualifier Robespierre de « père de la Terreur », donc de celui qui l’a mise au monde, en opposition à Georges Danton est bête à pleurer. D’abord, ce que l’on appelle « la Terreur » n’a pas de père en tant que tel, mais si l’on veut par facilité de langage en désigner un, c’est Danton ! Le premier, il déclara  devant la Convention nationale le 10 mars 1793 : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être » pour exiger et justifier la création du Tribunal révolutionnaire.

Bref, j’invite chacun à lire sur cet épisode important, à commencer par les livres écrits par Jean-Clément Martin, Hervé Leuwers, Michel Biard précédement cités. Pourquoi ne pas raconter tout cela, avec un peu de sérieux, aux joueurs d’Assassin’s Creed Unity ? Est-ce si compliqué ? Pourquoi Ubisoft les considère comme des imbéciles ? Pourquoi transformer Georges Danton en martyr innocent victime d’un Robespierre dictateur fou, qui vient voir sa victime en prison avec délice pour le narguer ?

Ce genre de déformation de l’Histoire ne peut être que le fruit d’une volonté politique. Aucun des historiens de référence à l’Université ne soutient une telle vision que celle proposée par le jeu. Alors pourquoi ?

Pour conclure, je lance une proposition. Il est temps de mettre en place un réel cadre de débat et de réflexion sur les relations entre les jeux vidéo, l’Histoire et la politique. Je demande à tous ceux que cela intéresse : joueurs, créateurs de jeux, historiens, etc… de prendre contact avec nous pour faire fructifier cette idée. Amis lecteurs, qu’en pensez-vous ?